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Vers Madrid

Il s’est passé à Madrid en 2011 quelque chose d’étonnant et d’inédit. Il est peu probable que l’on ait pu passer à côté de la première partie de cette information (il s’est passé quelque chose), mais sans doute seuls ceux qui ont fait l’effort de s’y intéresser de près ont pu percevoir la seconde (la singularité et la nouveauté de ce quelque chose). Officiellement, c’est-à-dire médiatiquement, l’événement a été étiqueté (sous le nom “mouvement des indignés”) puis classé sans suite, comme un anecdotique soubresaut ayant traversé le sommeil général des populations. Aujourd’hui, trois ans après, Sylvain George réactualise les événements de Madrid en livrant un montage d’images qu’il était allé tourner là-bas. Rejetant toute contextualisation, toute explication ou commentaire de ce qui est montré, il nous jette directement dans la foule, au beau milieu des discussions. Autrement dit, il nous place dans la même position que lui, débarquant là un jour et prenant le mouvement en cours de route. Ainsi, c’est en s’immergeant dans l’effervescence de la Puerta del Sol, et sans avoir besoin de comprendre le pourquoi du comment, que l’on perçoit ce qui s’est vraiment joué là-bas : une reprise en main du politique par les citoyens, en dehors des systèmes et des appareils, l’invention de méthodes expérimentales et spontanées pour organiser un groupe, la redécouverte d’une possibilité de dialoguer, d’énoncer des idées haut et fort, sans qu’elles se recroquevillent devant la peur du ridicule ou l’autorité intimidante du sacro-saint principe de réalité. En 2009, Sylvain George avait réalisé une sorte de composition cinématographique faisant s’entrechoquer des séquences consacrées à la question des sans-papiers (qui parcourt tout son cinéma depuis Qu’ils reposent en révolte), aux manifestations d’étudiants survenues à Paris cette année-là et à l’évocation des trahisons de la génération de 1981, à travers des textes de Guy Hocquenghem. Puis, sur l’ensemble, il avait mis ce titre : L’Impossible. Car, au cœur des films de Sylvain George, il y a une conscience aigüe du fait que ce qui s’oppose le plus durement aujourd’hui au développement d’une pensée et d’une action politique, c’est le sentiment de l’impossible. Et c’est pourquoi le militantisme du cinéaste passe moins par la dénonciation ou la propagande que par l’action de contredire perpétuellement ce sentiment ; d’une part en montrant que des choses se font, et d’autre part en inventant une forme qui s’emploie elle aussi à élargir le champ du possible. “Un langage nouveau suscite des idées nouvelles et des pensers nouveaux veulent une langue fraîche” disait Queneau. Le cinéma de S. George est totalement dans cette dynamique-là, ce cercle vertueux où fond et forme se stimulent mutuellement pour bousculer les réflexes, les facilités de penser, et aller vers l’inconnu. Alors, dans le cas de Vers Madrid, qu’importe que le film déroute ou non, qu’on le prenne en bloc ou non, que l’on puisse parfois le trouver un peu trop digressif ou contemplatif. Ce qui compte, c’est qu’à travers la beauté et le sens du style qu’il dispense, à travers les fragments de pensée qu’il distribue comme des pilules de vitamine, il nous revitalise. _N.M.