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Terra Nullius

Face caméra, sur fond noir et en plan fixe, dans un lieu désaffecté, où la lumière pénètre à peine par une porte, Paulo de Figueiredo, commando portugais puis mercenaire, confesse les crimes qu’il a commis depuis les années 1960. D’abord en Angola et au Mozambique où, alors qu’il était électricien, il s’était engagé en tant que commando. Il explique, entre autres détails abominables, qu’il devait “liquider” efficacement, ce qui lui a valu le surnom d’“aspirant grenade”. Salomé Lamas, artiste vidéaste et réalisatrice, a rencontré Paulo par l’intermédiaire d’un oncle sociologue, et a décidé de lui faire raconter son histoire. L’entretien a duré cinq jours, découpés à l’écran en autant de séquences, pour une durée totale de 72 minutes. Minutes tendues d’un portrait composé de fragments d’une vie, de bribes d’expérience humaine, et qui ne manquera pas d’interpeller le spectateur, saisi par ses révélations indécentes, dont l’horreur dépasse le supportable. L’entretien est très intelligemment conduit par Salomé Lamas qui, plutôt que de juger, laisse de Figueiredo se justifier et replacer ses actes dans leur contexte historique et politique. En l’occurrence, une période sombre, dont l’auteur parle, lors d’un entretien, comme “d’un marécage… une de ces sales guerres dans lesquelles le pouvoir s’en sort toujours blanc comme neige”. Car de Figueiredo a tué pour le compte de l’État, d’abord portugais, puis américain au Salvador, où il a été engagé par la CIA en 1979, avec pour but – une fois encore – de “liquider”. Il affirme que, pour lui, la guérilla était comparable en Amérique latine à ce qu’il avait connu en Afrique. L’objectif des Américains était de créer la panique, de remédier à la terreur par la terreur. De 1981 à 1987, avec le gouvernement espagnol, il a ensuite travaillé pour les GAL (groupes anti-terroristes de libération) afin de lutter contre l’ETA, avant d’être arrêté par le gouvernement français, jugé puis emprisonné. Il évoque son procès, lors duquel il n’a rien dit, et affirme qu’en l’absence de corps, il ne pouvait être condamné, pour ensuite convenir du fait qu’il est pénible d’enterrer un cadavre. Précisons qu’il ne cite ici que des gens qui ont déjà été jugés, prenant soin de ne pas évoquer d’autres noms. Son portrait fait coexister, par la parole, un récit de la cruauté et une histoire secrète des États occidentaux. De Figueiredo, qui vit aujourd’hui sous un pont, n’a pas de regrets, à part celui de ne pas pouvoir rentrer chez lui pour retrouver sa famille, et n’a plus rien à perdre, à part ses deux amis – son Magnum et sa Winchester. S’il s’est toujours fait payer, il affirme avoir agi pour des causes qui lui semblaient justes. Ce n’est qu’en toute fin qu’il évoque son enfance heureuse entre le Portugal et l’Angola, où son grand-père avait un hôtel, et son arrestation à la frontière espagnole par les gendarmes français. À l’entendre ainsi évoquer des souvenirs personnels, l’écho des massacres racontés plus tôt engendre alors une forme de malaise ; quant au travail de Salomé Lamas, il soulève de nombreuses interrogations sur l’humanité de son protagoniste, mais aussi, évidemment, sur la responsabilité des États. _G.T.