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Sarajéviens

Il y a de cela une vingtaine d’années, pas un jour ne passait sans que l’on entende parler de la guerre de Bosnie-Herzégovine et de l’interminable siège de Sarajevo. Puis le conflit prit fin et les médias se détournèrent de cette capitale. Prenant à rebours la logique des actualités, Damien Fritsch s’est intéressé à ce qu’est aujourd’hui le quotidien des habitants de la ville en s’attachant à mettre en valeur les qualités des Sarajéviens, dont on vante le sens de la solidarité. Et pourtant, le pays croule sous les problèmes… Les soupes populaires affichent complet et ne parviennent pas à nourrir les nombreuses personnes âgées mises au ban de la société, car dotées de retraites misérables. Quant aux homosexuels, ils sont condamnés à vivre cachés, dans un pays gangrené par une homophobie virulente. Puis vient l’histoire de cette étudiante de niveau bac+7 qui n’a pas trouvé mieux qu’un emploi précaire dans une usine de collants… Au-delà de ces difficultés, et en dépit de son passé tragique, Sarajevo conserve son caractère cosmopolite, et semble entretenir l’espoir que l’“homme multiculturel construira le monde”, ainsi qu’on peut le lire sur le socle d’une statue. Vingt ans après la guerre, orthodoxes, juifs et musulmans, Serbes et Croates vivent toujours ensemble. On s’attarde ensuite sur un mécanicien francophone, vétéran de guerre. Son frère est démineur. Il s’est construit une superbe maison, dont il ne sait trop quoi faire. Il n’aura pas d’enfant. Aussi, autant vendre la maison… Puis l’on passe quelques instants en compagnie d’un guitariste, Damir Nikšic, qui nous interprète son tube Ta To Ti. Plus tôt, on a croisé un Allemand, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, tombé en pâmoison devant des rouleaux de la Torah. On échange aussi quelques mots avec le patron du Bošnjacki Avaz, le journal le plus influent du pays : on évoque Tito, sans s’attarder outre mesure sur le sujet, les mémoires semblant rechigner à remonter aussi loin. Car, depuis, il y a eu la guerre et ses vestiges. On reconstruit, on transforme, à l’image de cet artisan qui donne une seconde vie aux douilles d’obus, métamorphosées en vases, que l’on a offerts notamment à Bill Clinton ou Madeleine Albright. On parle d’Europe, aussi. L’Europe, cet homme-là ne la porte pas dans son cœur, il ne veut pas des Sarkozy et des Merkel. Le film s’achève sur une vision de Sarajevo assoupie. La ville, calme, évoque un autre pays, une autre époque, un autre monde. Une cité marquée à tout jamais, comme hantée, étrange et définitivement étrangère, en Europe sans y être vraiment. D’ailleurs, la Bosnie-Herzégovine ne fait toujours pas partie de l’Union européenne. Damien Fritsch a le mérite de ne pas rechercher la belle image, ou l’émotion facile. Il filme à hauteur d’homme, s’intéressant ici à une partie d’échecs en plein air, là, à un concert improvisé, une fête de rien du tout, qui témoigne pourtant de ces curieux éclats de joie propres aux pays dévastés. Fritsch se contente de témoigner, sans chercher à éblouir ni à démontrer. Et c’est en cela que le film s’avère intéressant, même si la modestie du projet finit aussi par l’empêcher de gagner en ampleur. _P-J.M.