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Salto Mortale

Corseté par une haute ceinture de force, un homme entre deux âges, éclairé par une poursuite, le visage concentré, tente, au ralenti, d’accéder en vain au fil tendu entre les mâts d’un chapiteau. Il s’éveille en sursaut. C’était un cauchemar. Cet homme s’appelle Antoine Rigot. Funambule, ancien élève de l’école Fratellini, il aurait pu voir sa vie d’artiste s’arrêter en l’an 2000 quand, victime d’un bête accident de plongeon, il se retrouva lourdement handicapé, à demi paraplégique, naviguant entre son fauteuil et de torturantes séances de rééducation. Il ne peut plus danser sur le fil, soit, mais il peut encore exercer ses talents de comédien, de musicien et surtout de metteur en scène, qu’il met alors au service de plusieurs créations. Au sein de la compagnie Les Colporteurs, qu’il a fondée en 1996, avec sa compagne Agathe Olivier, Antoine monte des spectacles de fil, en équilibre entre burlesque et poésie. En 2009, il s’engage physiquement dans une création, Sur la route, pour laquelle il a imaginé une gestuelle adaptée à son corps nouveau, meurtri et modifié. C’est à cette occasion qu’il rencontre le documentariste Guillaume Kozakiewiez, bouleversé par la puissance et la sensibilité de ce spectacle circassien hors norme. Antoine accepte de se laisser filmer par le réalisateur durant plusieurs mois. Exercices quotidiens d’assouplissement, marche vacillante dans les ruelles du village d’Ardèche où il réside, travail sous chapiteau avec de jeunes virtuoses, entretiens autour des photos d’avant l’accident : Kozakiewiez alterne plans serrés sur le corps blessé et le visage d’Antoine, plans larges du chapiteau où évolue la troupe et majestueux paysage ardéchois, où Antoine se ressource. Corps ramassé et visage de demi de mêlée, surmontés d’un regard tour à tour mélancolique et rêveur, l’homme dégage une volonté farouche et une sensualité terrienne, que viennent adoucir un discours délicat et un enthousiasme enfantin. Avec une approche extrêmement fine, à la fois respectueuse et exigeante, le cinéaste accompagne Antoine, Agathe et les jeunes acrobates dans la création d’un nouveau spectacle, Le Bal des Intouchables, pour lequel Antoine puise douloureusement dans ses failles intimes. Empathie et rigueur formelle se conjuguent pour le meilleur quand le cinéaste saisit les doutes, l’angoisse et la lassitude mais aussi l’énergie, le courage et la réussite de celui qu’il filme. Dans une scène particulièrement belle, Antoine, assisté de béquilles allongées, remonte sur le fil, panique puis maîtrise la position. Admiratif et aimant, le sourire d’Agathe l’accueille à terre. S’approchant de leurs profils mêlés, le cinéaste capte un conciliabule : ils échangent quelques idées pour améliorer le spectacle ! Bien plus qu’une “admirable leçon de vie”, Guillaume Kozakiewiez dresse ici le portrait remarquable d’un artiste doublé d’un combattant, où le souci de la forme n’abdique jamais face à l’émotion. Il faut dire que son sujet-personnage, compact et complexe, fragile et fort, est une véritable bête de scène. _M.D.