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Sacro Gra

Encerclant la ville de Rome comme un anneau de Saturne, animé d’un trafic incessant, le GRA (Grande Raccordo Anulare) est un périphérique long de 70 km, que la plupart des usagers empruntent sans se douter que, près de ce “serpent cinétique”, vivent des êtres de chair et de sang aux histoires singulières. Le projet d’en explorer les abords et ses habitants n’est pas, au départ, celui du documentariste Gianfranco Rosi, mais d’un urbaniste : Nicolò Bassetti. Fasciné par cette zone non répertoriée, à l’articulation de la campagne et du suburbain, il l’a parcourue à pied, prenant force notes au fil de ses rencontres avec les gens qui la peuplent. À son tour, Rosi, convaincu par l’enthousiasme de Bassetti, est parti six mois en repérage avant de se lancer dans l’aventure. Car il s’agit bien d’une terre d’aventure que cette extension, polymorphe et sans cohérence visible, de la Ville éternelle. Comment appréhender un territoire aussi disparate et des personnalités aussi variées ? Au terme de ses recherches, Rosi s’est choisi en quelque sorte un personnage principal : l’ambulancier Roberto, dont, nuit et jour, le véhicule fait le lien entre les sorties du GRA. Comme déposé par l’ambulance, Rosi nous emmène observer et écouter quelques “spécimens” d’humanité totalement saisissants. Dans le continuo sonore plus ou moins présent du GRA, se mettent ainsi à exister le botaniste Francesco, en guerre sainte contre le charançon des palmiers qu’il protège; Cesare, le pêcheur d’anguilles râleur ; Filippo, le prince désargenté contraint de louer sans cesse sa maison, copie fatiguée de demeure patricienne au décor ébouriffant ; Gaetano, l’acteur de quatrième ordre, vivotant de prestations dans des romans-photos ; Paolo, l’anguleux et fantaisiste aristocrate piémontais à la culture éclectique, partageant avec sa fille Amelia un minuscule studio d’un immeuble social. Apparaissent aussi deux prostituées lasses et désœuvrées, la place centrale-agora d’une petite cité HLM, le déménagement nocturne, inquiétant, de squelettes d’un cimetière à un autre, des moutons paissant au raz des voitures, la mère de Roberto atteinte d’Alzheimer, si tendrement visitée par son fils, et, serait-on tenté d’écrire… un raton laveur. Pourtant, de cet apparent méli-mélo, filmé cependant avec un réel souci formel et une attention particulière aux cadrages et à la lumière, naît, après un léger scepticisme, l’étrange sentiment d’assister à une fiction, ou plutôt à des fictions originales entrecroisées. Présentés d’une façon intime, hors d’une approche codifiée, tous ces personnages, à la marge de la cité plutôt que marginaux, parfois comiques et souvent touchants, sont si extraordinaires qu’ils semblent davantage sortir de nouvelles et, pour certains, de nouvelles fantastiques que d’un documentaire de terrain. Le souvenir de leur présence persiste bien au-delà de la projection. Lauréat du Lion d’Or, dans la section Cinéma du Réel, à la Mostra de Venise en 2013, ce Sacro GRA, un peu déconcertant de prime abord, recèle les qualités précieuses d’un cinéma qui sort des sentiers battus. _M.D.