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Que Ta Joie Demeure

Parfois il faut libérer les concepts lourds de sens pour les rendre à leur nudité originelle et révéler leur matière brute, quasi naïve. Ainsi en est-il, dans Que ta joie demeure, la dernière expérimentation de Denis Côté, du concept de travail. Défini souvent comme objet d’aliénation, dans le cinéma social ou dans le documentaire, le travail revêt ici diverses formes, plus ambiguës, lesquelles mettent en relation l’homme avec la machine. Fidèle à son approche hors normes, le Québécois brouille les pistes d’un hypothétique (et traditionnel) discours et s’applique dans chacun de ses plans à “faire sensation” plutôt qu’à “faire sens”. Le film démarre ainsi par le long monologue d’une actrice, qui, penchée de trois-quart, adopte l’attitude d’une sorte de patronne-maîtresse érotisant tout lien de subordination. Puis, le spectateur est projeté dans une usine, envahie par le bruit assourdissant des machines, qu’il se met à regarder, fasciné, tel un enfant devant le hublot d’une machine à laver en train de tourner. La succession des gestes assurés du travailleur, alimentant sa machine, qui avale, transforme, recrache, produit subrepticement une inversion des rapports : la puissance semble être entre les mains de celui qui agit, qui actionne, bien plus que dans celles de celui qui commande et ordonne. L’homme libre est donc celui qui exécute sa tâche, déploie son savoir-faire, sa pleine maîtrise technique, sa souplesse de mouvement. En quelque sorte se révèle alors véritalement ce qu’est la “beauté du geste”. Puis l’image vrille, l’homme suit une cadence qui, si elle lui permet de ne plus penser, l’espace d’un instant où il n’est plus que dans le réflexe animal, imprime irrémédiablement une marque dans le corps. Ce rythme, on l’imagine difficile à stopper quand les machines ont, elles, cessé de tourner, comme des ondes de choc qui continuent de produire sournoisement leurs effets. Plus tard, c’est le danger qui guette : l’homme prie sa machine de ne pas s’emballer, comme il prierait un dieu de réprimer sa colère. Et l’espace de l’usine, si sombre face au dehors lumineux de la fenêtre, n’est-il pas une prison ? Le travail comme incarcération… Mais plus tard encore, Denis Côté filme l’usine en cinéaste revendiqué et lui confère la beauté d’une œuvre d’art. La géographie des lieux permet de composer des cadres superbes. L’usine se fait musée d’art contemporain, par un subtil jeu sur les matières, le clair-obscur, l’immensité. Les gestes répétés de jeunes filles s’assimilent peu à peu à ceux de danseurs adandonnés dans une transe en fin de rave. C’est exactement ça le cinéma expérimental de Denis Côté : il permet de procéder par rapprochements, entre réalité et imaginaire, entre réflexion et sensibilité, en distillant de la fiction dans du documentaire. C’est une approche qui lui sert ensuite à alimenter son cinéma traditionnel (Curling, Vic + Flo ont vu un ours), dont la narration, plus classique, reste suspendue à une tension sensorielle. Mais, peut-être davantage encore que pour Carcasses et Bestiaire, c’est un procédé qui nécessite ici pour le spectateur d’accepter de s’y abandonner, ne serait-ce que pour goûter la majesté des plans. _Ch.R.