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Parce Que J’étais Peintre

D’un ciel livide, la caméra glisse lentement le long d’un arbre jusqu’à des centaines de pierres, de tailles différentes, dressées sur le sol et l’on sait, d’instinct, ce dont il s’agit. C’est, à Treblinka, un monument à la mémoire des victimes de la Shoah. Dans un atelier d’artiste, une voix, celle du cinéaste, lit un court extrait, terrible, d’un recueil d’entretiens avec Zoran Muzic, peintre et déporté à Dachau : “Je n’ose pas le dire. Je ne devrais pas le dire, mais pour un peintre, c’était d’une beauté incroyable”. Est ainsi posée, d’emblée, la profondeur métaphysique des questions qu’aborde Christophe Cognet dans cette étude qui mêle à la fois enquête, analyse de documents et méditation. Peut-on produire une esthétique avec la représentation de l’horreur ? Où sont les frontières de l’ “infigurable” ? Dessiner dans les camps était-ce, pour les artistes déportés, faire acte de témoignage, de résistance, de survie ou mode impérieux de leur pensée ? Travaillé par ce sujet depuis longtemps, le réalisateur part à la rencontre des artistes survivants des camps qui réussirent à dessiner ce qu’ils voyaient sur des supports de fortune : morceaux de sacs en papier, gaines de tuyaux… Malgré les déplacements de camp en camp, une partie de ces œuvres a été préservée jusqu’à aujourd’hui. De Paris à Liège, de Tel Aviv à Auschwitz, Cognet part à la recherche des œuvres qu’il laisse à leurs auteurs le soin de commenter ou, pour les artistes disparus, aux conservateurs de différents mémoriaux des camps, où il enregistre l’extrême délicatesse avec laquelle ces “gardiens” manipulent de si précieux témoignages. À l’écran, mais en retrait, il questionne, sans chercher à dégager des réponses définitives des propos qu’il recueille. S’affrontent devant nous les paroles de ces rescapés. Pour Walter Spitzer, déporté à Blechhammer puis à Buchenwald, le beau est le présupposé du sens. Il présente une de ses toiles d’après-guerre, où figure une jeune femme nue mourant dans une chambre à gaz. C’est obscène mais éclairant, comme ce dessin anonyme de femmes gazées, expirantes, aux corps quasi sensuels. A contrario, Samuel Willenberg, sur les lieux de sa déportation à Treblinka, pose la limite de l’irreprésentable. “Je n’y étais pas”, dit-il, évoquant l’intérieur d’un crématorium dont il n’aurait pu revenir. Et puis il y a ces portraits poignants de tziganes, futures proies de Mengele, dessinés avec minutie par une jeune déporté, ou ceux, précis, nommés, datés, de Jazwiecki. Tous les croquis n’ont pas la même maîtrise du trait mais la majorité étreint au-delà des mots. Cognet confronte, in situ, certaines œuvres au paysage inchangé des camps et ce télescopage du passé et du présent ouvre des abîmes. Il réalise avec ce documentaire un immense travail, inédit sous cet angle. Si cela peut expliquer certaine hésitation dans le cheminement, le résultat n’en reste pas moins passionnant et bouleversant. Sans doute lui reprochera-t-on aussi d’avoir succombé à l’esthétique dans ses longs plans qui balaient le grain des dessins, ainsi que les vastes lieux de la souffrance absolue. On aurait tort : il fait ici œuvre nécessaire. _M.D.