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Paradis

Ce serait une erreur de penser que depuis le passage à la vidéo qui, à la faveur de l’arrivée des outils numériques, a révolutionné son cinéma, Alain Cavalier ne fait plus que suivre le même petit bonhomme de chemin, en alignant les chapitres d’un infini journal intime. Bien au contraire, n’ayant jamais perdu de vue que son but était de faire du cinéma et non de raconter sa vie, Cavalier relance les dés à chaque film, met chaque fois sa méthode minimaliste à l’épreuve de nouveaux défis et de nouveaux enjeux. Ainsi, après avoir longuement exploré la possibilité libératrice de filmer au présent, dans la jouissance de l’immédiateté, en développant l’art de la prise de notes (La Rencontre, Le Filmeur) ou du portrait (Vies, René), le cinéaste a changé d’axe avec Irène, en tentant l’expérience d’évoquer, cette fois, le passé, sans rien toucher à ses options de mise en scène (décors réels, voix off enregistrée en son direct tout en filmant, etc.). De plus, ce défi en contenait un autre : réintégrer la notion de récit dans son cinéma. Avec le film suivant, Pater, Cavalier acceptait pour la première fois depuis Un étrange voyage, avec Jean Rochefort (trente ans auparavant), de retravailler avec un comédien professionnel et connu (en l’occurrence Vincent Lindon). Et, en ouvrant cette porte, il laissait revenir aussi la fiction, les personnages “pour de faux ». À présent, avec Le Paradis, il pousse encore son cinéma dans ses retranchements, en livrant rien de moins qu’une sorte de superproduction en chambre. Et de nouveau, l’air de rien, il laisse revenir des éléments du cinéma ancien (l’utilisation de la musique, notamment). Or, plus l’art de Cavalier laisse remonter son refoulé, tout ce qu’il avait banni de son passé classique (la fiction, les acteurs, le récit, la musique), plus les films, thématiquement, explorent, eux aussi, l’idée de retour vers le passé, suivent la voie d’une introspection improvisée, empiriquement psychanalytique. Dans Irène il tentait d’exorciser un traumatisme (la mort accidentelle de son épouse, en 1972), dans Pater, sous couvert de farce politique, il s’agissait – comme l’indiquait le titre – de questionner la figure paternelle. Enfin, dans Le Paradis, le cinéaste s’interroge sur la façon dont les récits mythologiques ont façonné sa conscience dans l’enfance. En contrepoint, par un perpétuel jeu de va-et-vient, de même que la forme semble conditionner le fond, le fond contamine la forme. Ainsi, dans ses films tournés vers l’enfance, Cavalier fait plus que jamais du cinéma un jeu d’enfant. On l’avait quitté jouant avec Lindon à se déguiser, on le retrouve improvisant des récits extraordinaires, tirés de L’Odyssée ou de L’Ancien Testament avec des jouets et des objets trouvés dans son salon (un petit robot, une lampe, une chouette en pierre…). Le Paradis a de quoi dérouter, par sa construction poétique, totalement livrée au courant des associations d’idées sans souci de trouver un point d’ancrage logique ou narratif. Mais, si l’on en accepte les règles du jeu, on se laissera emporter dans cette œuvre, où Cavalier fait coexister en permanence la gravité de l’homme âgé qu’il est, la fraîcheur de l’enfant qu’il est resté et la virtuosité de l’incroyable cinéaste qu’il est devenu. _N.M.