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On A Grèvé

Après un ensemble ample et audacieux (La République Marseille, composé de pas moins de sept films), le documentariste Denis Gheerbrant revient à une forme plus modeste, dans la lignée toutefois des grands axes, politiques notamment, de son œuvre. Soit ici la chronique de la toute première grève d’une vingtaine de femmes de chambre étrangères, en butte à l’exploitation du deuxième groupe hôtelier d’Europe. Première de leurs revendications : être payées à l’heure, et non à la tâche, situation contraire au droit français et assimilable à une forme d’esclavage. Le fait que la plupart d’entre elles soient originaires de pays subsahariens n’a, on le comprend, rien d’un hasard pour Gheerbrant, qui poursuit ici, après Et la vie notamment, son tour d’horizon de trajectoires africaines : entre les négriers d’antan et les employeurs d’aujourd’hui, suggère l’auteur, quelque chose demeure dans les mécanismes d’exploitation. Ce qui déconcerte alors, c’est que le signalement de la situation, sa médiatisation (un journaliste de France Inter interroge, à plusieurs reprises, les travailleuses en grève), puis enfin le soutien apporté par une députée, ne suffisent pas à générer aussitôt une procédure à l’encontre de Louvre Hôtel. La garantie du code du travail n’est, de toute évidence, pas une priorité par les temps qui courent. Évocation d’un peuple relégué dans les plis du grand capital, invisible ou peu s’en faut (pour se lever plus tôt que “la France qui se lève tôt”, et quitter en larbin les chambres au moment où d’autres y entrent en clients), dans une situation d’injustice d’autant plus frappante qu’elle côtoie ici le grand luxe, le film suppose une question passionnante : qu’est-ce qu’une communauté, qu’est-ce qu’une parole collective surtout, nécessairement ralliée sous une même bannière, celle d’une action syndicale ? Car la démarche de Gheerbrant procède de (et concilie) deux logiques a priori contradictoires : d’une part, montrer des expériences individuelles fédérées (la cohésion du groupe garantit son succès, du moins en semble-t-elle la condition sine qua non) et, d’autre part, de ce groupe faire ensuite rejaillir la parole individuelle, préalablement passée, donc, au tamis d’une prise de conscience. Une section de La République Marseille (Les Femmes de la cité Saint-Louis) s’attachait à la lutte des résidentes d’un quartier contre les décisions arbitraires d’un office de HLM, témoignant d’une énergie comparable, pour célébrer (c’est bien le mot, la grève prenant ici des airs de fête, chantée et dansée) le primat de la parole publique sur les intérêts privés. Démarche dont atteste le titre, On a grèvé, néologisme par lequel les employées s’approprient ici la lutte, la contresignent en somme. Comme à son habitude, Gheerbrant opère seul, sans chef opérateur ni attirail superflu (la qualité de l’image s’en ressent parfois), façon d’aller en semblable au devant de ceux qu’il filme. La forme, parfois fragile, n’est pas toujours à la hauteur des qualités d’écoute, réelles, du cinéaste, mais ce récit d’une initiation à la chose politique séduit par sa cohérence : toute petite grève, tout petit dispositif filmique mais, dans les deux cas, vaillant résultat. _T.F.