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National Gallery

“La vérité, comme l’art, est dans l’œil de celui qui voit” (“Truth, like art, is in the eye of the beholder”), faisait dire Clint Eastwood à Kevin Spacey dans Minuit dans le jardin du bien et du mal. La vérité, l’art et l’œil de celui qui voit : voilà exactement de quoi il est question dans National Gallery, le nouveau film de Frederick Wiseman. En filmant, pas à pas, jour après jour, le célèbre musée, le maître du documentaire propose bien plus qu’une visite guidée du Louvre londonien : il cherche la vérité de l’art, en se plaçant dans l’œil de ceux qui regardent. Cet œil, c’est d’abord celui des visiteurs face aux tableaux des grands maîtres – Holbein, Rubens, Michel-Ange, Titien, de Vinci ou Turner. Wiseman capte leurs attitudes (pénétrées, réfléchies, intriguées, indifférentes), juxtapose leurs visages aux portraits qu’ils contemplent et crée ainsi un subtil dialogue silencieux, révélant quelque chose de ce qui “passe” d’une œuvre à son public. Ensuite, bien sûr, il y a tous ces autres regards, en coulisses : ceux des guides et conférenciers, qui partagent tout à la fois leur connaissance et leur passion (y compris avec un public de non-voyants) ; ceux des experts qui restaurent patiemment les tableaux pour comprendre leur genèse ou tenter de percer leurs secrets (avec à la clé une séquence digne d’un polar : le Portrait de Frédéric Rihel à cheval de Rembrandt cache un autre tableau, inachevé) ; ceux des petites mains aussi, qui cirent le parquet, accrochent les œuvres ou s’élèvent sur un monte-charge vertigineux pour modifier de quelques degrés l’angle d’un projecteur ; ceux des dirigeants, enfin, qui répètent inlassablement, de réunion en réunion, leur souci du grand public, tout en affichant une certaine morgue pour toute forme de concession populaire. Par exemple, dans une séquence digne d’une farce surréaliste, un débat oppose l’administrateur général à sa directrice de communication au sujet de la nécessité d’accueillir le marathon de Londres, ce qui bloquerait l’entrée mais ferait de la publicité au musée. Présent pour l’inauguration des expositions temporaires consacrées à Leonard de Vinci (grand succès public) et au Titien (plus élitiste), Wiseman montre la National Gallery à la fois comme une fourmilière mystérieuse œuvrant à la transmission de l’art et comme une grande entreprise soumise aux lois du marché. Car “l’œil de celui qui voit” est celui de Wiseman lui-même. Après l’hôpital (Near Death, 1989), l’Opéra de Paris (La Danse, 2009) et l’université de Berkeley (At Berkeley, 2013), il poursuit ainsi, à 84 ans, sa passionnante immersion au cœur des institutions publiques. En près de trois heures, il impose une leçon virtuose de mise en scène documentaire. À chaque plan, il parvient à trouver la distance adéquate, le juste découpage et le bon rythme pour créer, à l’écran, une intimité saisissante – tout autant avec les personnes qu’avec les œuvres. Et c’est alors tout un tourbillon d’histoires passées et présentes, racontées et vécues, peintes et filmées, qui s’offre à nos yeux – les yeux de ceux qui voient enfin. _C.L.