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Lacrau

“Regarder le monde peut me ramener à l’intérieur de moi-même. C’est pour cela que j’ai fait ce film, ouvrir un regard en moi-même en me tournant vers le dehors.” C’est ce que nous livre le réalisateur portugais João Valdimiro, en guise de sésame pour entrer dans ce paysage mental qui se dit documentaire mais qui, en vérité, n’est que poésie. L’ambitieux projet du cinéaste consiste à établir, avec les moyens techniques basiques du cinéma, un rapport au monde qui serait délesté de notre bagage culturel, de nos habitudes rassurantes autant qu’aveuglantes. On s’apercevra qu’il s’agit moins d’un départ vers un ailleurs exotique que d’un retour aux temps premiers de la sensation pure… Un semblant de narration tient lieu de prologue : un enfant hésite à plonger dans l’eau depuis une hauteur rocailleuse. Il s’avance, fait mine de sauter puis recule. Il se lance enfin, à l’image du spectateur disposé à larguer les amarres, à s’éloigner des rivages familiers et à accepter l’absence de balises narratives et explicatives. Au début, une brève dérive nous amène à croiser la mort sous les traits d’un cadavre flottant dans une nuit immémoriale et liquide. Puis, nous quittons la matière industrielle de la ville pour rejoindre la rocaille, la forêt et les hommes. Ici on tue les bêtes que l’on mange, on accomplit des gestes centenaires. Comme un décor trivial que la caméra fouille du regard pour en extirper l’éternité des rites et des désirs. Une nature brumeuse s’impose peu à peu et laisse capter sa minéralité, son usure, à force de s’être tant de fois régénérée. Le cinéaste s’approche au plus près de l’humus, pendant qu’au lointain résonnent les sonorités d’une scierie. La nuit, la matière change de nature. L’obscurité défigure les sons, elle les passe au tamis d’une polyphonie d’éléments hétérogènes et les associe au mouvement d’un arbre, à l’anfractuosité d’une roche. Car derrière la permanence du regard, s’imprégnant de l’immuabilité changeante de l’univers, le bruit, la musique, le langage de la nature sont, eux, constamment mobiles, disparaissant mais revenant toujours, au sens fantomatique du terme. Sons et images s’entrechoquent, font jaillir de précieuses étincelles qui laissent entr’apercevoir, ou deviner, quelque secret du monde. Son caractère expérimental dispense le film de la contrainte informative, et donc tout cela pourrait se passer ailleurs aussi bien qu’ici. Pas de générique bien sûr, car, qui peut bien être à l’origine de ce qui est montré ? Décrire Lacrau serait une opération nécessairement réductrice. Il ne serait question que de cailloux et de vols de mouettes. On parlerait d’une caméra rudimentaire, d’un usage scandaleux de la longueur des plans… Il n’y a pas d’autre choix que d’interpréter Lacrau. Comme si le film ne faisait que nous livrer la partition d’une œuvre, qu’il nous appartiendrait alors de faire résonner. La mise à l’écart de la raison, et notre capacité à perdre le visible de vue, permettront à notre imaginaire de tirer le meilleur de ce film. C’est un manifeste pour une redéfinition des usages du regard. _J.C.