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Expérience Blocher

Christoph Blocher, 73 ans, leader de l’UDC (Union Démocratique du Centre), fait planer depuis vingt ans une ombre noire sur la Suisse. Mélangeant xénophobie primaire, libéralisme décomplexé, fierté nationaliste et anti-européanisme, son parti déchaîne les passions, tout en recueillant invariablement entre 20 et 30 % des suffrages depuis le fameux référendum de 1992, où il a emporté le non contre l’entrée du pays dans l’espace économique européen. À l’occasion des élections fédérales de 2011, Jean-Stéphane Bron (Cleveland contre Wall Street) a suivi l’homme en campagne, tentant de comprendre ce mélange de fascination et de répulsion qu’inspirent les grands monstres politiques. À la manière de Barbet Schroeder face au dictateur ougandais (Général Idi Amin Dada : Autoportrait) ou de Serge Moati filmant le leader du Front National pendant les présidentielles de 2002 (Le Pen, vous et moi), Bron annonce d’emblée : “Comment faire le portrait d’un homme dont on ne partage ni les méthodes ni les convictions ? ”, comme pour poser les balises autour de son film. Dès lors, L’Expérience Blocher ne cesse justement de buter contre ces garde-fous. Le film se savoure ainsi comme un passionnant duel – feutré, mais mordant – entre celui qui filme et celui qui est filmé. Au premier, le choix des armes : celles du cinéma. Utilisant une musique éthérée, Bron montre les déplacements en voiture de Blocher depuis un hélicoptère, rappelant la séquence d’ouverture de Shining ou celle, tout aussi angoissante, de Funny Games. Pour évoquer l’ascension de ce modeste fils de pasteur devenu riche entrepreneur puis homme politique, il filme la grille de sa maison d’enfance comme Orson Welles révélait celle de Xanadu de Charles Foster Kane dans Citizen Kane. Pour appuyer la défaite au Sénat de Blocher lors des élections de 2011 (défaite relative : il est tout de même réélu conseiller national), Bron isole le leader populiste dans des cadres froids, le laissant, tel un Dracula moderne, errer – régner ? – dans les couloirs vides du Sénat. Surtout, le réalisateur ne cède pas à la démagogie de l’entretien filmé, préférant saisir des bribes de conversations à la volée, et laissant son commentaire, dans lequel il interpelle Blocher et rapporte ses propos, prendre en charge l’ensemble du discours critique. Car l’arme du chef de l’UDC est justement celle du discours. Redoutable orateur, grand habitué des plateaux de télévision, Blocher manie, manipule la langue à coup de slogans massue et de dérobades habiles. Le dispositif du film viserait presque à le rendre muet. Sans défense donc. Et, pourtant, Blocher parvient à s’imposer à l’image, à imposer son image. S’appropriant peu à peu le regard qui est posé sur lui, il va jusqu’à se jouer ouvertement de la mise en scène de Bron, dont l’entreprise apparaît dès lors ambiguë : l’art du cinéaste n’est-il pas en train de servir la légende que se forge le politicien ? Reste que le réalisateur donne à ressentir l’effroi provoqué par cette ombre populiste qui, si elle plane depuis vingt ans sur la Suisse, n’en menace pas moins, à l’heure actuelle, toute l’Europe en crise. _C.L.