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Et Maintenant ?

Tout commence par une limace qui, en temps réel, traverse paisiblement le cadre d’un bout à l’autre. Le message, alors, est clair : toi qui entres ici, abandonne toute urgence, lâche la main nerveuse de ton quotidien pressé, déconnecte-toi des vitesses de ton époque. Pourtant, que l’on ne s’y trompe pas : ce qu’annonce ce plan n’est pas un tapageur exercice de radicalité, mais une expérience intime et profonde du temps. En effet, ce journal filmé (couvrant à peu près une année en un peu moins de trois heures) va nous plonger dans l’intimité d’un homme ayant, par la force des choses, pris quelques distances avec le temps commun. Ingénieur du son (pour Ruiz, Oliveira ou Téchiné, notamment), producteur (de Monteiro) et réalisateur, Joaquim Pinto vit depuis vingt ans avec le VIH. Le virus s’est doublé d’une hépatite C. Alors que celle-ci évolue en cirrhose, Joaquim accepte de se soumettre à un protocole expérimental à Madrid. Et c’est là que le film commence. À la fois survivant et sursitaire, Pinto est placé dans une espèce de temps arrêté, où plus rien n’est jamais vraiment acquis, mais où rien n’est encore perdu. Autour de la ponctuation des allers-retours à Madrid, le cours de la vie semble se suspendre… Par ailleurs, Pinto vit aussi dans le temps autonome d’une campagne isolée où il s’est retiré avec Nuno, son mari, et leurs multiples chiens. Par ailleurs encore, il vit les temps troublés qui sont les nôtres, où des pays (en l’occurrence le Portugal), frappés par la crise, peuvent eux aussi se sentir en danger de mort, en état de survie. Dans ce contexte, chaque minute de présent est un miracle arraché à la mort, tout autant qu’un pas de plus vers un futur incertain et anxiogène. Au cœur de cette attente, Pinto se replie dans ses pensées et semble percevoir tout avec une acuité décuplée. Autour de lui, il semble que tout vibre, tout fait sens, tout résonne. Le film mêle la chronique des jours qui passent, les citations bibliques (fournies par Nuno), les considérations historiques et scientifiques, les souvenirs personnels (renvoyant à deux mondes disparus : le temps d’avant la maladie, et une époque – les années 1970-80 – dont les principaux acteurs tout autant que l’esprit général sont morts) et l’observation de la nature dans ce qu’elle a de plus permanent. Le présent, le passé, le futur et l’éternité coexistent, comme s’il ne s’agissait plus des bornes se succédant sur une ligne chronologique, mais plutôt de satellites tournant librement sur la même orbite. C’est ce rapport au temps, cette démarche consistant à pratiquer le journal intime non pas comme la chronique d’une période mais plutôt comme la peinture d’un état d’âme et de corps, qui confère à Et maintenant ? sa profonde singularité. C’est aussi ce qui fait que le film – malgré une scène montrant Joaquim et Nuno en train de faire l’amour, malgré la durée parfois éprouvante de séquences où ils ne font rien d’autre que papouiller les chiens ou couper les mauvaises herbes… – n’est jamais suspect d’exhibitionnisme ou d’auto-complaisance. Car ce qui nous est livré, ce sont des états, des couleurs, pas des anecdotes. Baigné dans une forme de tension, de dépression au sens climatique du terme, de spiritualité non explicitement religieuse, le film parvient à nous faire (re)voir le monde à travers les yeux de Pinto. _N.M.