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Eau Argentée

Initialement sous-titré Syrie, autoportrait et signé “de Simav Bedirxan, mille et un Syriens et moi”, Eau argentée mêle, en effet, des images de trois origines : celles que filme à Paris un cinéaste exilé (Ossama Mohammed), celles qu’il trouve sur YouTube et qui, enregistrées au téléphone portable par des anonymes, rendent compte de l’invraisemblable violence dans laquelle a basculé son pays et, enfin, celles que capte dans Homs assiégée la cinéaste kurde Simav Bedirxan, avec laquelle il est entré en contact via Internet. Structuré autour de ces trois types de point de vue, le film en fait les trois phases d’un voyage au-delà de la vie. La première partie est une pure vision de l’enfer : un chaos d’images anonymes, à la fois approximatives et insoutenables de précision, décrivant un effondrement général et le règne sans partage de l’horreur. La seconde décrit les limbes où, après s’être arraché de l’enfer (à la faveur d’une invitation du festival de Cannes en 2011), erre Mohammed, en cherchant comment garder une position active vis-à-vis de ce qui se déroule dans son pays. Enfin, la troisième présente une forme d’Éden extrêmement relatif et fragile, quand Simav, filmant Homs après le désastre, livre l’image d’un champ de ruines peuplé de chats estropiés, où survit une minuscule graine d’innocence et d’espoir en la personne de quelques enfants, à qui elle s’efforce de faire l’école… Eau argentée illustre totalement ce que permettent – et même appellent, sans doute – les nouveaux outils numériques (petites caméras, smartphones, Internet…) : dire “je”. Rendre compte d’un drame en disant “je”. Associer pour une fois, dans un même mouvement, la subjectivité du témoignage autobiographique (qui était jusque-là plutôt réservée à l’écrit) et l’impitoyable objectivité de l’image témoin (qui relevait, disons, du photo-reportage). Et c’est justement l’une des grandes beautés de ce film – qui est autant un document brutal et bouleversant qu’une œuvre de cinéma (et sur le cinéma) – que personne n’y parle jamais à la place de quelqu’un d’autre. Chacun y parle et filme et pense depuis l’endroit où il se trouve, avec sa propre peur, sa propre culpabilité, sa propre stupeur face à l’enfer. Mohammed filme juste la pluie qui tombe sur sa fenêtre tandis que Bedirxan filme un immeuble qui explose devant la sienne, mais ils racontent la même chose. Et, dans leurs échanges, ils se parlent comme deux cinéastes autant que comme deux Syriens : ils se parlent depuis l’identité complète qui est la leur. Inévitablement le “je” appelle aussi une part d’ambiguïté. Et le fait que la voix principale de cette structure polyphonique soit celle de Mohammed, qui est le seul à ne pas être assimilable à l’image du héros ou du martyr que l’on aime tant associer aux messagers des grandes tragédies historiques, peut mettre mal à l’aise. Mais le film n’aurait sans doute pas la même justesse et la même profondeur si tout ne partait pas de là, de ce regard hanté de questions (comment regarder ces images ? Comment, face à l’horreur, rester cinéaste ou ne pas le faire ? Comment agir ?…) et si ce n’était pas lui qui faisait la liaison entre toutes ces images hétérogènes que Eau argentée fait se rencontrer et cohabiter. _N.M.