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City Of Dreams

À l’instar de La Nouvelle-Orléans, Détroit, victime d’une autre forme d’ouragan (économique en l’occurrence), est devenue à son tour un décor de cinéma (Only Lovers Left Alive). Le réalisateur Steve Faigenbaum, en deuil de son père, y revient et trouve dans ce retour sur les lieux de son enfance l’occasion d’interroger l’histoire de la ville et celle de sa famille qui, dans l’entre-deux-guerres, quitta les “shtetls” – ces villages communautaires juifs polonais – pour aller tenter l’“American Dream”. Elle jeta son dévolu sur Détroit, la ville du constructeur automobile Henry Ford, créateur de millions d’emplois et idéologue à ses heures, qui porta au pinacle les valeurs de la discipline, du travail et de l’abnégation. Cet eldorado de l’emploi n’attira pas que la communauté yiddish. L’arrivée massive des “schwarz” – les Noirs – à Hasting Street génère un curieux jeu de chaises musicales. Les Faigenbaum déménagent fréquemment, et, en suivant leurs traces, on découvre Détroit quartier par quartier. Leur réussite sociale les conduira finalement en banlieue, qualifiée de “frontière naturelle”, l’expression renvoyant à la “nouvelle frontière” de JFK, celle des inégalités. Au-delà du concept, celle-ci se concrétise en une réalité physique : à Détroit, comme ailleurs, on construisit un mur, mais celui-là pour séparer les Noirs des Blancs, afin de prévenir les dépréciations immobilières. Suivre l’histoire de cette “city of dreams” n’est donc pas de tout repos, et renvoie au cauchemar des grands maux américains. Il y eut, évidemment, la Mafia, qui contrôlait, entre autres, le business des juke-boxes. Mais aussi le Ku Klux Klan, qui fut à deux doigts de conquérir la mairie de Détroit dans les années 1920. Et puis, en ces années, l’antisémitisme est bien sûr très présent lui aussi, relayé par les prêches fiévreux du Père Coughlin et par Ford lui-même, qui publia un livre intitulé Le Juif international. L’histoire de Détroit est donc aussi une histoire de violence. Les émeutes raciales de 1943 firent 34 morts, tandis que cinq jours d’insurrection menèrent, en 1967, à 43 décès et à de violents saccages. Les États-Unis changent, s’embourbent au Viêtnam, les mouvements contestataires noirs se multiplient, la lutte contre la ségrégation prend de l’ampleur. Une ex-étudiante se souvient de ses premiers pas au lycée, seule Noire au milieu d’élèves blancs. Pourquoi son père l’y obligea-t-il ? “Parce qu’on doit le faire”. L’élection en 1974 de Coleman Young, premier maire noir d’une ville de cette importance, accélère l’exode des Blancs vers les banlieues. Fléau d’un autre ordre, le déclin industriel américain sonne le glas des riches heures de la “Motor City” – la ville des moteurs -, qui va perdre la moitié de sa population en l’espace d’un demi-siècle. City of Dreams est un portrait riche et foisonnant, faisant la part belle aux images d’archives (des “home movies” de la famille Faigenbaum aux publicités d’époque). Sans avoir à s’attarder sur les bâtisses laissées à l’abandon, ou souligner la déchéance de la cité, le réalisateur parvient à distiller une douce mélancolie, sublimée par un tournage en hiver et les échos anciens de grands bluesmen. _P-J.M.