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Casse

Un pâle soleil d’hiver se lève sur la casse d’Athis-Mons, en banlieue parisienne. Dans ce grand corps de ferraille, entre les allées de carcasses de voitures, s’affairent essentiellement des hommes, de tous âges et origines venus démonter, déconstruire, déboulonner. Qui à la recherche de phares, qui pour un pare-brise ou une plaquette de freins, qui pour une poignée de Fiat… Parfois, la pluie est de la partie. On s’abrite à l’intérieur même des habitacles. Et quand les gouttes cessent, les mécaniciens ressortent comme un ballet d’escargots ragaillardis par l’orage. Documentariste issue de la Fémis, Nadège Trebal aime filmer “les hommes au travail”. Son premier film, Bleu pétrole, observait les ouvriers de la raffinerie de Donges. Elle change à présent de terrain de jeu, mais pas de thème. Employant des “moyens de fiction” pour “rendre hommage à la beauté des gens”, elle s’est installée six semaines durant avec son équipe dans la casse, gageant que, pendant que les hommes étaient occupés, ils parlaient sans trop y faire attention, et que la mécanique était propice à la confidence. La démarche est volontairement esthétisante plutôt que strictement documentaire : on ne saura rien du fonctionnement d’une casse. Mais les travellings soignés, les gros plans bienveillants et le jazz langoureux de Luc Meilland révèlent les belles âmes qui s’activent ici. Il y a ce père, les yeux creusés, qui évoque son fils “en échec scolaire”. Il y a le Malien philosophe aux yeux félins qui tire longuement sur sa cigarette. Il y a aussi l’adorable grand-père tunisien, fier de sa petite-fille et soucieux de son avenir. Mais il y a surtout Sibri et Oumar, le Burkinabé et l’Ivoirien. Ce sont eux, les grands héros du film : leurs témoignages, leurs personnalités, éclipsent forcément leurs camarades de démontage. Sibri, le plus réservé, au profil altier, est en France depuis longtemps. Oumar, plus jeune et brouillon, a débarqué depuis peu. Ils devisent de tout et de rien, ils parlent “intégration”. Puis, quand Oumar raconte sa traversée de six jours en pirogue pour rejoindre l’Europe, le temps est soudain suspendu à ses lèvres. Avec un sens du récit sec et brillant, il évoque la peur, l’angoisse, le froid, la vision glaçante d’un aileron de requin, celle réconfortante de dauphins, les esprits mystérieux des eaux. Un flirt avec la mort pour trouver à l’arrivée une vie de solitude. “Quand je suis triste, je suis obligé de me réconforter moi-même”, résume-t-il dans une de ses formules implacables. Le souffle coupé par cette épopée homérienne, on est alors reconnaissant à la réalisatrice d’avoir suscité et capté cette parole libre et sincère : on accède à des moments de vérité rares et précieux. Mais on se sent aussi forcément moins concerné par les autres histoires. À côté, les jeunes à dreadlocks qui s’acharnent sur un pare-brise font pâle figure. L’inégal intérêt des situations déséquilibre le film, qui peine à capter l’attention sur toute sa relativement courte durée. Le collage de moments disparates manque d’ampleur, et Nadège Trebal semble attendre que la magie de la vie opère d’elle-même. Mais le spectateur a parfois besoin d’être guidé. _I.B.