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Braddock America

Située à quelques kilomètres de Pittsburgh, en Pennsylvanie, au bord de la Monongahela River, Braddock est une petite ville américaine qui doit son nom à la défaite du général Braddock face aux Français, alliés aux Indiens, durant l’été 1755. Ce n’est cependant pas cet aspect historique qui y a attiré deux documentaristes, un Français, Jean-Loïc Portron, et une Franco-Américaine, Gabriella Kessler, mais le destin fracassé de cette cité, autrefois fleuron bourdonnant de l’industrie sidérurgique. Andrew Carnegie y implanta sa première aciérie, d’autres suivirent. Des années 1940 aux années 1970, la ville fut un des centres industriels américains les plus actifs. Les ouvriers, dont beaucoup d’immigrés européens, y affluaient, certains d’y trouver emploi et salaire corrects, malgré la dureté de la tâche. Les deux tiers de l’acier utilisé durant les deux guerres mondiales y furent produits, notamment celui des rails qui sillonnaient le pays. Jamais les habitants de Braddock n’auraient imaginé que leurs usines fermeraient un jour. Ils étaient fiers de leur labeur et se pensaient légitimement indispensables à l’économie de leur nation. Pourtant, la récession, puis la mondialisation ont, depuis les années 1970, frappé de plein fouet leur communauté. L’industrie de l’acier y a été détruite à 90 %. La plupart des actifs sont partis ailleurs chercher du travail, quittant leurs maisons, devenues invendables. Les commerces ont fermé les uns après les autres. L’hôpital aussi, pour manque de rentabilité, contraignant les quelque 3 000 habitants encore ici à se faire soigner dans les villes des alentours. C’est ce constat navrant que sont allés saisir sur place les deux réalisateurs. Leur dispositif narratif fait alterner témoignages des habitants face à la caméra, souvent anciens employés des aciéries, archives d’une grande variété et d’une qualité esthétique certaine, insérées avec sens entre des plans du paysage urbain actuel, et déambulations dans les rues désertées dont les maisons sont dangereusement vides. L’État dote en effet si chichement la ville que ses élus ne peuvent ni entretenir ni détruire les habitations qui s’écroulent. Mais les cinéastes ne se cantonnent pas à cet état des lieux mortifère. Ils donnent à voir et à entendre des gens qui se battent et disent leur colère envers des patrons qui les ont sacrifiés au nom de la mondialisation, des gens qui veulent se construire un avenir, ressusciter la solidarité d’antan, redonner vie au stade, autrefois bondé le week-end et, puisque les puissances de l’argent les ont conduits si bas et qu’ils n’ont pas grand-chose à perdre, s’inventer une vie nouvelle. Sans être à proprement parler militant, ce documentaire souligne sans ambiguïté les responsabilités de tels dégâts économiques et humains : la désindustrialisation sauvage n’est pas l’affligeante et anonyme fatalité que ses responsables voudraient nous vendre. Le film ne néglige, pour ce faire, ni la beauté de l’image, ni une émotion teintée parfois d’humour grinçant. “Grand poème tragique” pour Jean-Loïc Portron, l’histoire de Braddock fait écho en Europe – en Lorraine, dans la Ruhr, en Angleterre – aux mêmes épisodes de désolation et de résistance. _M.D.