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Au Bord Du Monde

Sous le haut, et saint, patronage de Dans la dèche à Paris et à Londres de George Orwell, Au bord du monde s’est donné pour objectif d’éclairer ceux que Paris, Ville lumière, laisse quotidiennement dans l’ombre, cohorte de spectres errants, de laissés-pour-compte, de clochards disait-on autrefois, humanité sans droits qu’on imagine – à tort – désœuvrée et dont on suppose communément qu’elle mange (mal), boit (beaucoup), dort dans le froid et la solitude, qu’elle attend – comme Vladimir et Estragon attendent Godot – ce que “48 années d’espérance de vie en moyenne“ dit l’un des protagonistes, peuvent laisser d’espoir, avant de disparaître dans l’indifférence et les fosses communes. Mais, ici, repoussée au bord de notre monde, elle parle. Dans cette capitale nocturne, au pied de monuments illuminés d’or et d’ambre qui font ordinairement l’objet de cartes postales, dans les couloirs du métro, Claus Drexel adresse la parole à quelques-uns d’entre eux pour les écouter. Et ce faisant, ramène ces exilés au centre du plan. Filmé à hauteur des personnes, assises, allongées ou recroquevillées parfois, Au bord du monde prolonge le travail photographique que Sylvain Leser consacre aux sans-abri depuis plusieurs années. Devenu le chef-opérateur du film, qu’il a nourri de son expérience et de ses relations avec ceux qui en seront les personnages, celui-ci a parfaitement répondu aux attentes du cinéaste, qui tenait absolument à produire une image magnifiée, propre à témoigner du contraste entre la beauté de la ville et la dureté de la misère d’une part, à mettre en évidence d’autre part la majesté commune aux hommes et aux lieux. Fruit d’une année de tournage, le film organise en une succession de plans fixes, une plongée au cœur des formes que peut prendre la mort sociale, tout en démontrant que la vie, faite de désirs et de besoins, de rêves et d’espoirs reste obstinément à l’œuvre. Il en résulte un vacillement du regard, réduit tout d’un coup à une sorte d’inconfort, un tremblement de la conscience que nous avons de l’autre, de l’état dans lequel nous le laissons jour après jour, bien qu’il ne semble jamais entrer dans l’intention du cinéaste de provoquer quelque sentiment de culpabilité que ce soit. Celui-ci lève très bien tout seul, comme peut lever une pâte en réaction chimique à l’air ambiant, tant nous comprenons instinctivement qu’habiter un plan, fut-il fixe, ne saurait se substituer à un domicile qui le serait également. Tout en se montrant reconnaissants que la parole leur soit donnée, Jeni, Wenceslas, Christine ou Pascal ne sont probablement pas dupes. Outre la parole, Drexel et Leser leur donnent une image, rendent visible, sinon ce qui ne l’est pas, ce que beaucoup d’entre nous, les bien-logés, les bien-nourris qui dormons au chaud, nous efforçons le plus souvent de ne pas voir. Présenté par l’ACID à Cannes, Au bord du monde ne ferait-il que cela, nous remettre les yeux en face des trous, comme le dit parfois le bon sens populaire, ce serait déjà beaucoup. Ainsi, en retour, pouvons-nous exprimer à notre tour une sincère gratitude. _R.H.