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At Berkeley

Frederick Wiseman a repris son bâton de pèlerin pour livrer un film de quatre heures sur l’université de Berkeley, revenant, dans son tour des institutions sociales, sur l’Éducation, quarante-cinq ans après High School. Sans déroger à ses principes de cinéma direct – “cinéma vérité” outre-Atlantique – il dresse l’état des lieux de l’une des plus brillantes universités du monde, qui a le mérite d’être resté un établissement public. Souffrant du désengagement de l’État de Californie, l’administration de Berkeley, à nouveau contrainte d’augmenter ses tarifs, provoque l’émoi des étudiants, prêts à brandir bannières et pancartes. Leurs aînés les regardent de loin, se remémorant leurs manifestations contre le Vietnam ou les heures glorieuses du Free Speech Movement. Parallèlement, l’université poursuit sa mission. Ainsi assiste-t-on à nombre de cours, ce qui donne une sorte d’inventaire à la Prévert, mêlant réflexions sur le temps, la pauvreté, les supernovas, la poésie de e.e. cummings ou les pérégrinations de Thoreau à Walden. La plupart de ces moments volés ont leur valeur, mais d’autres, plus faibles, paraissent relativement inutiles. Les séquences où l’on est introduit dans les réunions du conseil d’administration, qui montrent Berkeley comme une immense machine, au sein de laquelle il faudrait remplacer les relations interpersonnelles par des processus, renvoient aux précédentes œuvres du cinéaste, marquées par un intérêt récurrent pour la déshumanisation des institutions. Au cours de ces réunions on apprend que les études sont devenues un investissement à part entière, que l’on choisit désormais sa vocation en fonction des salaires que l’on vise. Inévitablement, si le cursus choisi mène à une profession très rémunératrice, celui-ci n’en sera, en fonction du principe des “barèmes différenciés”, que plus onéreux pour l’étudiant. Nul doute que l’entreprise a plus que jamais phagocyté l’université. D’autant que les “webcasts” permettront bientôt à l’université de recruter ses étudiants sur la planète entière, alors que les noirs américains y sont toujours ultra minoritaires. At Berkeley est donc une expérience immersive. Resté fidèle à ses dogmes – pas de voix off, prises de parole montrées in extenso – Wiseman laisse les intervenants apprivoiser la caméra, jusqu’à ce qu’elle semble disparaître à leurs yeux. Il met en place de longs plans-séquences, qu’il monte le plus souvent en jouant sur des effets de contraste, et qu’il ponctue de vignettes plus quotidiennes et anodines (des ouvriers coulent du béton, un match de hockey sur gazon a lieu…), ce qui produit un ensemble hétéroclite mais inégal. On peut, par ailleurs, juger contre-productif le refus catégorique que Wiseman oppose à toute forme de pédagogie, ou l’exigence de disponibilité qu’il impose au spectateur en l’invitant à un documentaire d’une durée hors normes. Mais la longueur du film et l’intérêt forcément fluctuant des séquences, font partie intégrante de la règle du jeu dans ce cinéma où le temps – et, en ce sens, y compris les temps morts – est la matière première, la voie d’accès à une forme de connaissance. _P-J.M.