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Ascensions De Werner Herzog

Cet ensemble de deux documentaires nous offre à voir deux montagnes, l’une de glace, le Gasherbrum dit “montagne lumineuse”, l’autre de feu, la Soufrière, en Guadeloupe. En 1976, cette dernière menace d’entrer en éruption. L’État français a ordonné l’évacuation des 75 000 habitants des environs de Basse-Terre, que Werner Herzog ne tarde pas à rejoindre, avec une équipe de tournage réduite. Un silence de mort règne sur Basse-Terre, qui, vidée de toute présence humaine, prend l’étrange allure d’un gigantesque décor de cinéma. De longs travellings balaient cette ville abandonnée, cimetière à ciel ouvert jonché de chiens morts de faim, où les seules présences de vie sont les couleurs changeantes des feux de signalisation et le souffle du vent. Pressentant l’imminente explosion de la montagne, des serpents se sont noyés, par centaines, dans l’océan. Les émanations de gaz toxique, rendues en fumée, ressemblent à une brume fantomatique. C’est l’occasion pour Herzog de filmer des images pures, tout en nous rappelant qu’en 1902 l’éruption de la montagne Pelée avait fait 30 000 morts en Martinique, rayant Saint-Pierre de la carte et laissant pour seul survivant le voleur Cyparis, qui dut son salut à son enfermement en un profond cachot. Herzog y discerne une certaine morale : “Seul le plus méchant a survécu”. Retour en 1976, l’explosion n’a pas eu lieu, au grand désespoir d’Herzog, curieux cinéaste prêt à mourir pour un rêve, aussi dérisoire soit-il – un rêve de poète. Ce qui l’amena à rencontrer, sept ans plus tard, en 1984, les alpinistes Messner et Kammerlander, partis gravir, dans la foulée, les monts Gasherbrum I et II, au nord du Pakistan. Il interroge longuement Reinhold Messner au camp de base, affirmant chercher à comprendre la fascination des alpinistes pour les sommets, quête qui n’est pas sans le renvoyer à ses intimes questionnements. Le long plan d’une cordée sinuant dans la roche semble renvoyer à Aguirre. Les entretiens avec l’alpiniste débutent et prennent rapidement la forme du portrait d’un artiste. Pour Messner, l’alpinisme, comme l’art, est une perversion de l’homme ; il vit d’ailleurs l’alpinisme comme une dépendance, une toxicomanie. Messner serait-il sujet à des pulsions de mort, demande Herzog ? Et la question renvoie imparablement à certains tournages de notre dandy teuton. “Je n’ai jamais eu envie de me tuer”, répond Messner, qui s’effondrera plus tard en larmes, en évoquant la mort de son frère, lors d’une ascension. Les deux alpinistes partent pour leur impossible conquête, Herzog les filme de loin, dans un respectueux silence. Les jours passent. La sourde explosion d’une avalanche se fait entendre. Ils reviennent sept jours et demi plus tard, victorieux mais abattus par le constat de leur propre folie. Il apparaît néanmoins que ce qui compte, tant pour Herzog que pour Messner, c’est d’avancer, coûte que coûte, dans une étrange quête d’absolu. L’image de Messner gravissant ces versants renvoie, d’ailleurs, à la lutte d’Herzog contre une colline sur le tournage de Fitzcarraldo. Plus que jamais, l’œuvre d’Herzog, fécondée par l’héritage du romantisme allemand, déploie toute la splendeur de sa poésie. _P-J.M.