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Adieu Au Langage

On raconte qu’à la fin de sa vie, Baudelaire, devenu aphasique, retiré du monde, immobile et silencieux, ne disait plus qu’un seul mot : “crénom”. Adieu au langage, ce pourrait être le “crénom” de Godard : un juron grommelé entre ses dents par un homme déjà loin du monde, qui se retire de la vie avec amertume. En effet, plus que du cinéma au sens traditionnel du mot, Adieu au langage relève de l’onomatopée, du bégaiement déstructuré, des soubresauts convulsifs d’un vieillard qui tour à tour hoquète, gémit, rote, ou crache le sublime comme on cracherait ses dernières dents. La partie est perdue dit Godard. Donc à quoi bon faire encore semblant de communiquer, d’essayer de se faire comprendre ? S’il avait encore quelques messages dans des bouteilles, il préfère les jeter contre le mur. Et le film est fait de ce qui reste alors, il se fabrique dans ce mélange de bouts de verre et de fragiles morceaux de beauté. Dans une lettre filmée, adressée aux dirigeants du festival de Cannes, où il n’est pas venu assister à la présentation d’Adieu au langage, Godard disait : ce n’est pas un film. Et à l’évidence non, ce n’est pas un film. Il y en avait sans doute un dans le projet de départ – un synopsis (où il est notamment question de deux couples et d’un chien) et quelques plans en attestent – mais il a été découpé, pulvérisé par les lames du montage. Alors il n’y a plus de film – au sens où il n’y a plus de récit, plus de structure identifiable –, il n’y a plus ici que du langage. Il y a la langue toute seule, qui continue de tourner sans plus personne pour l’entendre, comme une machine qui s’obstinerait à fonctionner quand l’usine qui était autour a été entièrement démontée et délocalisée. Nombre de films de cette année (et souvent parmi les meilleurs) – Saint Laurent, L’Institutrice, Bird People, Only Lovers Left Alive, Her, Timbuktu… – ont semblé tous pleurer la même plainte : adieu la beauté, adieu la communication… Mais une fois de plus c’est le vieux Godard – continuant à sentir comment bouge le monde, même quand il lui tourne le dos – qui trouve le slogan qui résume tout : “Adieu au langage”. Testamentaire et désabusé autant que solaire et porté par un goût de l’aventure et un sens du merveilleux intacts, ce film-là peut être vu autant comme un acte d’amour que comme un acte de guerre. On peut l’envisager comme un bouquet de fleurs, entrelacs hirsute de pétales colorées et d’épines aiguisées, tendu à travers l’écran (sans rancune) au maigre public qui reste. Mais on peut tout autant l’envisager comme une opération kamikaze : Godard venant se faire exploser là où il est né, dans une salle de cinéma. Le film commence. En 3D, les morceaux de Godard jaillissent : fragments de mots, larsens et provocations gratuites, éclats de lumière, débris magiques de cinéma pur… Une heure plus tard le générique tombe. À la toute fin, une voix hurle dans un micro saturé : “Mabrouk s’en va-t’en guerre… ne sait quand reviendra”. Ce “ne sait quand reviendra” résonne dans la salle. La lumière se rallume. Et c’est fini. Good bye Godard. Adieu au langage. Crénom ! C’était pourtant bien… _N.M.