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Il A Plu Sur Le Grand Paysage

Il a plu sur le grand paysage est la suite du Grand paysage d’Alexis Droeven, fiction réalisée une trentaine d’années auparavant par Jean-Jacques Andrien. Les deux films, tournés dans le Pays de Herve, dans l’est de la Belgique, s’intéressent aux éleveurs laitiers qui, de génération en génération, se transmettent leurs exploitations. Andrien est allé à la rencontre de neuf agriculteurs, huit hommes et une femme qui fera d’ailleurs remarquer que ce monde-là reste bien viril. Il les filme en plans-séquences, a opté pour le 35 mm, préférant la granulation de la pellicule aux pixels du numérique. Il a banni tout éclairage artificiel, tout projecteur, afin de coller au plus près de la réalité, et de saisir au mieux toutes les nuances des expressions sur les visages. Visuellement, ces choix esthétiques, d’une austérité salutaire, confèrent une certaine splendeur au film. Ces agriculteurs déplorent, au diapason, les mêmes maux : le régime des quotas laitiers, imposé en 1984 par la Politique agricole commune, la baisse des prix de vente du lait et l’augmentation des coûts de production, les contraintes administratives qui les étouffent. Derrière leur apparente liberté de mouvement, ils semblent autant engoncés dans les protocoles que des ouvriers derrière leurs machines. Ne sont-ils pas devenus, après tout, les métayers de leurs propres fermes ? Çà et là, quelques démonstrations de la sagesse paysanne. Quand il fait froid, les vaches se tiennent le dos bossu. Il y a de plus en plus d’allergies, ne serait-ce pas dû à la baisse de consommation de lait ? Les vaches donnent plus le matin. La population mondiale augmente, la demande va repartir. Les agriculteurs manifestent en ville. Une réunion se termine par une phrase qui, bien qu’applaudie, apparaît absurde et désespérée : “Les responsables politiques doivent changer d’avis !”. Évoquer David contre Goliath ne rendrait pas justice à cette situation, tant elle semble désespérée. On pense plutôt à la Parabole de la Loi, du Procès de Kafka et à l’interminable succession de portes qui mènent à la justice. Les agriculteurs rencontrent un député européen, qui leur explique que lui et d’autres voudraient bien changer les choses, mais qu’ils sont ultra-minoritaires au Parlement Européen. Parce que derrière l’Europe, il y a l’OMC. Et les lobbies, comme le remarquent les agriculteurs. Le député les renvoie donc à leurs syndicats, aux manifestations… Andrien ponctue son film de plans-séquences élégiaques, superbes vues de la campagne environnante, d’une vache perdue dans un village enneigé, ou d’une autre qui foule mollement une prairie assoupie. Et puis il y a ces images, hallucinantes, d’agriculteurs en colère investissant des champs et y déversant le contenu de leurs camions-citernes ; une curieuse ondée laitière recouvre la terre, sorte d’écho lointain et laiteux à ces eaux du Nil que l’on vit changées en sang chez Cecil B. DeMille. Ça y est, comme le dit le titre, malicieusement monotone, Il a plu sur le grand paysage. La démonstration de force a eu lieu, les agriculteurs ont exprimé leur colère. Il a plu sur le grand paysage, il y pleuvra encore. _P-J.M.