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Entretien avec Patricio Guzman À propos des Boutons de Nacre

Nous avons rencontré le documentariste chilien Patricio Guzmán à l’occasion de la sortie sur les écrans de son dernier film, Le Bouton de nacre. Entretien avec un cinéaste témoignant invariablement, tout au long de sa filmographie (La Bataille du Chili, Salvador Allende, Nostalgie de la lumière…) de l’histoire de son pays et sa lutte contre l’oubli.

Comment est née l’idée du Bouton de nacre ?

Après le tournage de Nostalgie de la lumière au nord du Chili, j’ai eu l’idée de faire la même chose dans un autre endroit. J’avais découvert qu’au bout du Chili, dans la partie sud, il y avait des Indiens, cinq groupes différents. Ces indiens m’intéressent beaucoup car ils sont très peu étudiés au Chili. Je m’étais dit : il faut faire un voyage. Je ne connaissais pas cette région. Je suis arrivé à 1500 kilomètres au Nord, le dernier point où il y a un train et des routes pour les voitures, sinon il faut passer par l’Argentine et retourner au Chili, car il y a des chaînes et de l’eau partout. Donc j’ai fais le voyage avec un assistant réalisateur et un ingénieur du son pour voir si ça valait la peine ou non. Nous sommes restés pendant un mois sur un voilier. J’ai tourné la majeure partie des plans du film pendant ce voyage. Il y avait une histoire intéressante : celle d’un Indien qui avait été enlevé par un capitaine anglais. Il s’appelle Jemmy Button. Ce jeune homme a été amené à Londres pour étudier l’anglais et la culture, puis a été ramené en Patagonie. Le point de départ du film c’est le bouton que le capitaine a donné à Jemmy. Je pense qu’il a gardé ce bouton pendant toute sa vie et que, quand il est revenu, il était totalement déphasé. Il ne se reconnaissait plus, se sentait étranger dans son propre environnement. C’est une histoire tragique. Je l’avais en tête quand, revenu à Santiago, je suis allé visiter un important musée de la dictature, la Villa Grimaldi, où l’on peut voir des pétitions, des maquette des lieux de détention pendant Pinochet… et un des rails qu’utilisaient les hommes de Pinochet pour lester les corps des opposants politiques avant des les jeter à la mer. Sur l’un d’eux, j’ai aperçu quelque chose qui m’a attiré l’œil : c’était un bouton de chemise… Le même que celui de Jemmy Button. À ce moment là, je me suis dis que j’avais une histoire entre deux boutons, qui seraient mes deux points d’appui et qu’il faudrait essayer de mettre en relation.

Comment avez-vous fait pour choisir les intervenants du film ?

Il y a trois intervenants indiens qui sont dans le sud, très éloignés les uns des autres. La principale s’appelle Gabriela Paterito. C’est une Indienne de la côte. Elle appartient à une ethnie qui s’appelle les kawésqar. C’est une femme intelligente et pleine de vie, avec une mémoire extraordinaire. Elle se souvient de sa petite enfance, d’un voyage de mille kilomètres en canoë qu’elle avait fait à travers toute la Terre de Feu. Elle était l’intervenante parfaite pour moi, car je pouvais lui poser toutes les questions que je voulais. Elle est aimable mais aussi toujours forte, toujours sérieuse et elle ne sourit presque jamais. J’avais aussi rencontré deux Indiens d’autres ethnies dans un autre endroit, une mère et son fils. L’autre groupe d’interviewés est de Santiago : il y a un historien, un anthropologue – la personne qui chante – et le copilote qui confesse qu’il a participé à des expéditions pour jeter des corps à la mer. Il y a aussi l’avocat d’une femme lancée d’un hélicoptère, dont le corps a été retrouvé sur la plage.

Le génocide des indiens de Patagonie est-il tabou au Chili aujourd’hui ?

C’est presque secret. Par exemple j’avais étudié quand j’étais petit qu’il y avait des Indiens en Patagonie, qu’ils étaient quatre ou cinq ethnies… Mais c’était comme un passage historique un peu exotique. On nous a enseigné qu’il y avait quelques rares Indiens au Sud, qu’ils étaient morts parce qu’ils n’étaient pas préparés pour la vie moderne, et c’est tout. Mais la vérité est évidmement bien différente. Ce sont des indiens très sophistiqués et leur origine est inconnue. Peut-être qu’ils viennent du détroit de Béring, mais c’est à une distance gigantesque : 15 000 kilomètres ! Il y a une autre théorie qui dit qu’ils viendraient de Nouvelle Zélande, ce qui serait plus logique. Les peintures sur leurs corps sont extraordinaires, complètement uniques dans toute l’Amérique du Sud. C’est un curé qui a fait cette découverte en photographiant les indiens au cours d’une cérémonie. Ils avaient une culture mystérieuse… Mais ils ont été exterminés. Et ceux qui ont survécu ont été envoyés dans les missions, où on les habillait avec des vêtements contaminés qui venaient d’Europe. Ils ont été entièrement décimés en l’espace de 40-50 ans.

Comment avez-vous fait pour retrouver les images d’archives présentes dans le film ? Sont-elles conservées dans un musée ?

Oui, la majeure quantité des photos en Noir & Blanc appartient à un musée allemand, l’Anthropos Institute de Sankt Augustin. Il y a là-bas une personne très aimable qui a compris notre film, nous a envoyé presque mille négatifs en très bon état, qu’on a restauré pour faire une sélection pour le film. Il y a aussi d’autres photographes européens qui sont là-bas et dont les photographies sont aussi présentes dans le film. Mais l’apport principal vient d’un photographe qui s’appelle Martin Gusinde, un autrichien qui a étudié en Allemagne et voyagé au Chili.

Comment vous avez procédé pour l’écriture du film ? Avez-vous écrit les voix off avant de tourner par exemple ?

J’ai tout fait pendant le montage. Quand j’ai commencé à monter le film j’avais l’idée principale bien sûr, la comète qui arrive sur la Terre de Feu, cette période de formation de la glace etc. Et tout d’un coup, les habitants : d’où viennent-ils ? J’ai ensuite continué l’histoire avec quelques détails de ma propre histoire personnelle. À la fin j’ai monté deux-trois minutes de film et j’ai immédiatement mis la voix off. Je l’ai écrite rapidement sur un petit papier, avec des choses pas vraiment définitives, juste pour donner à l’histoire une cohérence. Et quand j’ai eu finalisé cette étape j’ai pris tout les textes et je les ai remaniés, pour qu’ils soient plus fluides, plus élégants… Dans le film, c’est moi qui suis le fil conducteur de l’histoire. C’est la façon dont je procède.

Avez-vous eu des difficultés sur le tournage ?

Oui. Certaines personnes ne souhaitaient pas parler de ces Indiens. Quelques personnes à Santiago la niaient, d’autres étaient dans une ignorance totale… Il y a aussi la droite chilienne qui continue à nier une partie des crimes de Pinochet. Certains disent que si quelques personnes ont peut-être été jetées à la mer, il n’y en a en tout cas certainement pas 1400… Mais quand on leur demande où sont les disparus, ils ne savent pas répondre… Et puis il y a eu aussi des moments difficiles pour l’équipe. Par moments nous tournions sans bien savoir ce que nous étions en train de faire, car nous avions une histoire qui commençait à se développer mais qui n’était pas encore complètement construite dans nos têtes.

Est-il facile de diffuser vos films au Chili ?

Non, il est très compliqué d’avoir une bonne diffusion. Presque tous les cinémas appartiennent aux grandes chaînes américaines, avec une production européenne et presque aucune production chilienne. Donc pour nous c’est un problème grave. Pas seulement pour @Le Bouton de Nacre mais pour tous les films chiliens. Par exemple @Nostalgie de la Lumière, qui a fait presque 100 000 entrées en France, n’a eu au Chili que 12 ou 13000 spectateurs, parce que nous n’avons pas eu les salles nécessaires. Dans ce cas, pour diffuser le film, on va dans les écoles, les instituts, les lycées… Du moins dans ceux qui acceptent… Parce que la moitié des lycées disent : “Non, nous sommes de droite”. Mais l’autre partie des écoles est très contente de recevoir le film, de le montrer aux élèves. C’est ça la diffusion chilienne : ce n’est pas comme en Argentine.

Le documentaire parvient-il malgré tout à trouver une place au sein de cette diffusion difficile ?

Oui, curieusement, malgré ce problème il y a actuellement une production documentaire très intéressante. Je pense que la moitié du cinéma chilien est documentaire et peut-être qu’avec les années il deviendra majoritaire. Le festival de documentaires que j’ai créé en 1977 à Santiago du Chili marche très bien. Ce n’est pas un festival énorme mais cette année nous avons eu entre 2000 et 3000 personnes dans les salles.

J’ai lu que vous aviez pour projet de faire un film sur la cordillère des Andes, comme une suite à Nostalgie de la lumière et au Bouton de nacre… ?

Oui c’est le troisième volet. Mais il manque encore beaucoup d’éléments. Il se passe toujours pas mal de temps entre deux films, car il faut le temps de faire des recherches, des repérages, d’écrire le scénario, de présenter le film à des instances… Je n’aime pas le travail rapide sur le cinéma documentaire car c’est différent de la fiction. En même temps, je suis sur un autre projet : la restauration de La Bataille du Chili et d’un autre film, tourné avant. En 1972, Chris Marker était venu au Chili pour avoir une vision directe des choses : il a vu tous les films chiliens et il m’a rendu visite pour me dire qu’il avait pris mon film pour en faire une version française à Paris. Donc effectivement le film est sorti ici avec une très bonne critique. Mais ce n’était pas La Bataille du Chili, seulement le premier essai pour y arriver. Je pensais que ce film était perdu car le distributeur chilien avait laissé tous les matériaux dans les mains des militaires. Mais on a retrouvé en France deux copies en très bon état. Cette année nous mènerons donc ce travail, ainsi que la restauration de La Bataille du Chili qui coûte très cher. Nous sommes en train de dialoguer avec les institutions pour voir d’où viendra l’argent, c’est complexe…

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