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Entretien avec Alex de la Iglesia Cinéma espagnol : dernière propositions avant extinction

Et ailleurs, comment ça va ? Pire, le plus souvent. En Espagne, par exemple, où la crise du cinéma a pris une tournure particulièrement critique. Cependant à situation non équivalente, les solutions préconisées pour sortir de la crise peuvent, elles, se rejoindre. Ainsi, le cinéaste Alex de la Iglesia (Le Jour de la bête, Mes chers voisins, Balada triste…) préconise, tout comme Manuel Chiche, un assouplissement de la chronologie des médias et une possibilité de diffusion des films en digital, simultanément à leur exploitation en salles. En 2011, il avait été parmi les premiers à tirer la sonnette d’alarme et à prendre parti sur ces questions, en démissionnant de l’Académie des Goya pour protester contre l’adoption de la loi Sinde (équivalent espagnol de notre Hadopi) et en livrant un percutant discours d’adieu lors de la cérémonie des Goya. Quatre ans plus tard, nous lui avons demandé où en était la situation.

Après votre démission de l’Académie des Goya en 2011 (1), le dépôt de bilan d’Alta Films et la publication de la tribune de Pedro Almodóvar sur le site infolibre.es (2) en 2013, quelle est aujourd’hui la situation du cinéma en Espagne ?
Même si personne n’aime entendre les plaintes ou les propos alarmistes, on ne peut que constater que la situation espagnole est extrêmement critique. Je crois que le cinéma et la culture en général, en Espagne, sont depuis toujours en état de crise perpétuelle. Mais aujourd’hui on se trouve dans une situation inédite, dans la mesure où, plutôt que de de situation de crise, il faudrait plutôt parler de situation d’extinction. Après il ne faut pas se complaire dans la plainte cependant, il faut trouver des solutions, car celles-ci ne viendront pas des institutions gouvernementales. Pour le gouvernement espagnol, la culture n’est pas clairement pas une priorité : je pense donc que la solution doit venir de nous. On doit trouver de nouveaux modes de financement, sans dépendre du gouvernement, ni des télévisions.

Cela soulève immédiatement la question de la division entre les professionnels…
Oui. Une partie des professionnels s’est habituée à une certaine façon de faire. Mais il est vraiment nécessaire d’élaborer un nouveau modèle de financement indépendant, d’ouvrir un chemin avec internet, et également de trouver une nouvelle façon de vendre. L’offre légale, par internet, est sur le point d’arriver. Malheureusement, elle va être stimulée et promue par de grandes compagnies américaines. J’ai essayé de parler de tout cela, mais personne ne semble écouter. J’ai le sentiment que nous avons déjà raté le coche, que nous sommes passés à côté de cette opportunité. Si nous sommes au bord de l’extinction, c’est parce que les gens ne veulent pas changer leurs habitudes de fonctionnement. Changer de gouvernement pourrait être une solution également mais je crois qu’il est plus difficile de changer de gouvernement que de nous changer nous-mêmes.

Pour trouver des solutions qui seraient communes, ne faudrait-il pas avoir au préalable une analyse commune ?
Tout à fait. C’est très difficile, aujourd’hui, en Espagne. Il faudrait prendre exemple sur la façon brillante d’organiser le cinéma en France. C’est inévitable. Mais nous ne disposons pas des personnes capables de comprendre ces mécanismes-là.

En France, pourtant, nous connaissons, nous aussi, des crises… Peut-être pas encore aussi graves, mais des crises régulières…
Peut-être. Mais quand je vous entends dire ça, c’est comme si vous me parliez en mal du menu dégustation chez Maxim’s…

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Les Amants passagers (Pedro Almodóvar, 2013)

La crise peut prendre plusieurs aspects. D’un côté, un système peut fonctionner avant de traverser, et éventuellement surmonter, une crise, mais, de l’autre, il existe aussi des systèmes dont la crise est le moteur, qui fonctionnent par crise.
C’est ce que j’ai dit dans mon discours à l’Académie. La crise signifie un changement, pas une dégénération ou une destruction. On pourrait repartir de zéro avec ce système du marché du film. Ça passerait clairement par une situation de compromis pour les producteurs. Premièrement, il faudrait ouvrir la voie à des offres légales. Deuxièmement, il faudrait ouvrir de nouveaux canaux de distribution. De sorte que les films sortent simultanément en salle et sur internet, à des tarifs différents bien sûr. Du coup, les pertes éventuelles n’incomberaient pas uniquement au producteur.

Existe-t-il en Espagne, comme en France, ce qu’on appelle la “chronologie des médias” ? C’est-à-dire que l’échelonnement des sorties salles, VOD, DVD est réglementé et qu’un régime dérogatoire a été prévu en cas de faibles entrées. Cela vous semble-t-il être un modèle à reproduire ?
Nous appelons cela des « fenêtres ».

Vous pensez plutôt à changer ce système, donc ?
Oui. De manière à ce que les films puissent commencer à recueillir très tôt des bénéfices. En second lieu, il faudrait donner des avantages indirects à celui qui a investi. Pas une aide directe au film mais une aide postérieure, de réduction d’impôts par exemple, à ceux qui investissent dans la production de films. Et puis développer les aides régionales, qui existent aujourd’hui mais sont insuffisantes. Certaines provinces, les Canaries par exemple, ont compris combien ce système pouvait être intéressant et rentable. De telle sorte qu’en ce moment, de nombreuses productions américaines se tournent aux là-bas : Fast & Furious 7,Exodus… C’est quelque chose que pourraient envisager toutes les provinces du pays. Mais pour cela, il faudrait que l’on puisse s’adresser à des interlocuteurs, des décideurs politiques et institutionnels susceptibles de communiquer en termes humains… La raison pour laquelle le cinéma n’a pas l’appui du gouvernement est avant tout idéologique. Car, si l’on étudie bien le système, le cinéma est rentable. Et si l’on raisonne en termes purement financiers, ce que l’on récupère après avoir investi dans un film avoisine quasiment le triple de l’investissement initial.

En France, on a beaucoup débattu, à propos des formes que pouvait prendre l’accès aux films sur internet. La réflexion tournait autour de deux options : la première consiste à payer les films à la demande, la seconde à créer un forfait global…
Netflix…

Oui, mais nous avons eu ce débat avant l’arrivée de Netflix… Autour d’un système de redistribution comparable – pourquoi ne pas l’imaginer ? – à celui de la SACEM. Qu’en pensez-vous ?
Je pense que Netflix va arriver. En France, c’est déjà le cas. En Espagne pas encore. Par maladresse, par peur aussi…

En France, l’état a imposé à Netflix des règles très strictes, de manière à ne pas mettre en péril la viabilité de la salle.
Il est idiot de diaboliser l’offre illégale si l’offre légale n’existe pas. Il faudrait commencer par organiser ça. J’ai iTunes. Six mois après la sortie d’un film, ils me prennent 17 euros, pratiquement le double de ce que vaut le film au cinéma. C’est l’accord auquel nous sommes arrivés. Je serais d’accord pour arriver à 20 euros le jour de la sortie.

Je suis étonné que vous ayez signé un tel accord. C’est extrêmement cher…
Oui. Petit à petit, ils baissent les prix jusqu’à 3 ou 4 euros. Si tout le monde – producteurs, distributeurs, exploitants et associations de spectateurs ou de consommateurs – se mettait autour de la table, on obtiendrait un meilleur accord. Mais il faudrait vraiment parvenir à forger un accord qui permette d’échapper pour de bon à la dictature du distributeur. Il faut s’adapter aux besoins du spectateur qui ne va pas au cinéma aussi souvent qu’auparavant. Disposant d’un ordinateur à domicile, il regarde les films chez lui. Nous, on voudrait que les gens voient nos films, mais on ne va pas les forcer à les voir de la façon dont on voudrait qu’ils les voient. Ce serait absurde. On ne veut pas qu’on nous trompe, qu’on nous trahisse encore moins. Là, j’ai l’impression que nous sommes trahis quand on nous empêche de diffuser un film sur internet le jour de sa sortie en salle. C’est comme si, alors même qu’on est à l’époque du BluRay, on nous imposait de passer nos films en Betamax ou en VHS.

Est-ce que des résistances s’organisent ?
Aucun accord n’a encore été trouvé, même pas en Amérique d’ailleurs… Eux, ils disent que cela revient vraiment à perdre une fenêtre de distribution, à perdre l’argent du cinéma. Alors que ce n’est pas vrai. Ce que nous perdons, c’est le public qui pourrait regarder les films à la maison. Et ça, ça pourrait générer de l’argent qui arriverait directement dans les poches du producteur. Si on se focalisait là-dessus, on pourrait faire en sorte que les cinémas établissent justement une différence avec ce qui est regardé à la maison. Les projections seraient meilleures.

À votre avis, l’Europe a-t-elle un rôle à jouer là-dedans ? Et si oui, le joue-t-elle ?
En Espagne, on a vraiment une bataille à mener, c’est d’arriver au niveau de l’Europe. Je pense vraiment que le piratage disparaitrait totalement si on pouvait mettre des films sur internet à des prix raisonnables.

Propos recueillis à Cannes par Roland Hélié, en décembre 2014

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