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À propos de Mathieu Amalric Portraits de l'artiste

On reconnaît les vrais artistes à une énergie et un désir de création tellement puissants qu’ils envahissent tout ce qu’ils touchent. À ce compte là, pourquoi un acteur ne pourrait-il pas devenir l’auteur de sa filmographie ? Mathieu Amalric, par exemple. Il clame qu’il est un réalisateur qui fait l’acteur. Tout le monde le voit comme un acteur qui fait aussi des films (ce que tendrait à confirmer cette année 2007, dans laquelle il est omniprésent). Mais au fond, est-ce incompatible ? La bonne définition d’Amalric serait peut-être de dire qu’il est un artiste dont l’œuvre se tisse à la fois dans les films qu’il réalise et dans ceux qu’il interprète.

En effet, après une bonne dizaine d’années de carrière, vue d’avion, sa filmographie paraît tellement parcourue d’obsessions, de lignes thématiques claires, de périodes bien délimitées, que l’on a bel et bien l’impression qu’il est l’auteur des films qui la composent, autant que des siens propres. Comment est-ce possible ? Sans doute parce qu’Amalric s’implique dans des projets plus qu’il ne joue des rôles. Klotz et Odoul, parlent, par exemple, d’une véritable intimité avec l’acteur, qui a nourrit leurs films. Comme si Amalric, sans vampiriser les œuvres des autres, les orientait au départ (et en connivence avec le réalisateur) dans le sens de ses propres besoins, de son propre parcours créatif. De sorte qu’à l’arrivée, sa filmographie traduit une véritable vision du cinéma. Portrait de l’artiste en éditeur : il soutient de jeunes auteurs, fidèlise sa collaboration avec d’autres plus confirmés, prend des risques, compose son catalogue avec une ligne éditoriale intransigeante. Mais (portrait de l’artiste en auteur) cette filmographie peut aussi se lire comme un roman, ou un journal intime. Car, de film en film, ça raconte une histoire. Première période, portrait de l’artiste en jeune homme (Comment je me suis disputé , Trois ponts sur la rivière , Fin août, début septembre ), Mathieu est toujours un étudiant prolongé, un homme inabouti, un intellectuel fébrile, projetant un hypothétique livre. À cette époque, Mange ta soupe, son premier long métrage de cinéaste, traduit lui aussi un malaise, et des empêchements. Deuxième époque, portrait de l’artiste en transit ( Amour d’enfance , Un homme, un vrai ) : l’étudiant prolongé, l’artiste en quête de réalisation, bascule : il se confronte au réel, cesse de se rêver pour véritablement devenir, et il prend place dans l’univers matériel. Le Stade de Wimbledon , son deuxième film, date de cette époque : son héroïne, l’homme sur lequel elle enquête et le film lui même, partent tous du désir d’une réalisation intellectuelle pour aboutir à un abandon à la vie, pure et immédiate. Les mots et les fantasmes s’écrasent devant la puissance des choses. Peu de temps après, un troisième film sort, La Chose publique , dans lequel Amalric se lâche de façon désordonnée et jubilatoire. Chapitre trois, portrait de l’artiste en mouvement ( Rois et reine , La Question humaine , Richard O. ) : Amalric explose de toutes parts. Desplechin le filme en fureur, en ébullition, en danseur de hip-hop d’hôpital psychiatrique. Et dans les films suivants, l’acteurs laisse aller toujours plus loin cet abandon, cette énergie sans raison, cette dépense dé-pensée…

Voilà, ça fait une histoire. Mais ça fait aussi un thème qui se décline. Car, comme dans un bon film, le fond et la forme, ici, se font écho l’un à l’autre : comme si le balancement entre le métier d’acteur et le métier de réalisateur répercutait l’inévitable balancement entre le besoin de vivre et le besoin de créer, entre le physique et le mental, entre l’idée et la chose, entre les histoires qu’il faut raconter et celles qu’il faut vivre.

Nicolas Marcadé

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