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Entretien avec Elisa Miller À propos de Ver llover

En compétition officielle dans la catégorie des courts métrages au festival de Cannes 2007, Elisa Miller était venue, avec son interprète Sofia Espinosa, présenter Ver llover. Étudiante en cinéma au CCC (Centro de Capacitacíon Cinematográfica) de Mexico, Elisa Miller a remporté la Palme d’Or. Ver llover est l’histoire de deux adolescents confrontés à la responsabilité de prendre leur vie en main pour ne plus se contenter de suivre aveuglément le modèle parental. Une généreuse histoire d’initiation, servie par de brillants comédiens, à tous égards prometteurs. Pour son premier rendez-vous avec Cannes, Elisa Miller a bénéficié de l’accueil chaleureux des autres cinéastes mexicains. C’est donc dans cette effervescence de rencontres cinématographiques et humaines que la jeune réalisatrice a fait son entrée dans la nouvelle génération du cinéma mexicain.

Fiches du Cinéma : Quels sont tes rapports avec la communauté des réalisateurs mexicains ?

Elisa Miller : J’ai eu l’occasion de rencontrer de nombreuses personnes. Par exemple, à la fin de la projection de Lumière silencieuse, ici à Cannes, je suis allée parler à Carlos Reygadas. Il était entouré de ses acteurs, producteurs, fans et des membres de l’équipe parmi laquelle j’ai retrouvé une camarade de classe. Il y avait une réelle fierté à se retrouver ainsi dans la salle du théâtre Lumière pour voir un film mexicain de cette facture, avec cette petite chose indicible qui fait l’attrait du film. C’est très émouvant d’être là avec ces personnes. Et Cuarón, Iñarritu, tous applaudirent. Lors de la soirée de Reygadas, nous nous sommes retrouvés. J’ai eu l’opportunité de me présenter et de leur parler de mon film. J’ai alors reçu l’appui de Reygadas, Cuarón et Iñarritu, avec à la fois de la fierté et de la sympathie à mon égard. Cuarón a évoqué l’importance de la nouvelle génération – parmi laquelle se trouve aussi son fils – qui suit celle qui a déjà atteint la notoriété. Ayant aussi rencontré Guillermo Del Toro lors d’une fête, je lui ai donné un DVD de mon film.

Tes projets à venir vont-ils profiter de cet élan de solidarité ?

E.M : Pour le moment, je connais un producteur de Revolcadero avec qui je vais collaborer pour un projet. Mais il s’agit davantage d’un collaborateur que d’un producteur. À présent, je poursuis ce que j’ai déjà entrepris, en filmant, expérimentant certaines choses, etc. Avec l’appui du festival de Morelia, de Carlos de Cuauhtemoc, le FICCO, tout le monde est là pour m’aider, comme si toute la communauté mexicaine m’accompagnait. Ils sont tous très intéressés, ce qui est réconfortant.

Le renouveau qui arrive avec toi passe aussi par le fait que tu es une femme réalisatrice…

E.M : Oui, mais je n’aime pas l’accentuer. Je crois que la question générale du féminisme est un peu caduque. Je pense que le plus important pour nous – Jimena, Sofía et moi – est d’être ici pour notre film qui parle d’une femme à l’esprit indépendant. J’ai envie de dire : nous sommes des femmes, belles et en plus nous sommes capables de faire du cinéma !

Dans ton école, y-a-t-il d’autres réalisatrices de ta génération ?

E.M : Oui, les femmes représentent la moitié des élèves. Les réalisatrices ne sont pas encore connues en France, mais elles arrivent.

Le thème de Ver llover , à travers le personnage que joue Sofía, manifeste ta position engagée à montrer une jeune femme indépendante prête à suivre son chemin, face à un jeune homme qui ne peut se détacher de sa mère.

E.M : Je n’avais pas fait une telle lecture. Mais avant tout, il s’agit de ne pas faire de généralités. Effectivement, c’est un film au casting très féminin : vu à travers le regard de l’opératrice, de l’interprète principale et du mien, derrière la caméra. Il y a donc bien une vision féministe. Avec surtout l’excellent travail d’une actrice qui le représente bien.

Pour quelle raison Ver llover est composé de nombreuses courtes séquences  ?

E.M : Je ne le referai plus. Nous avons mis en place la scène, placé la caméra et ce n’est qu’ensuite que nous avons lu le scénario ensemble avant de parler d’autres choses. Nous avons ainsi privilégié l’élaboration des personnages. Les scènes courtes sont la conséquence même du format restreint d’un court métrage : je souhaitais parler de nombreuses choses mais j’étais limitée en durée. Ainsi, pour la séquence de la pluie, j’aurais souhaité plus de temps. Il aurait fallu insister davantage sur la durée afin de montrer comment le temps s’étire dans ce lieu. Je pense que cela fait partie des choses qui manquent au film, mais à présent il n’est plus question de le changer. Je pense que ce qui peut plaire aux membres de la sélection et qui m’a permis d’être ici, c’est quelque chose qui a à voir avec l’essence du court métrage, l’honnêteté et la simplicité du film. Pour moi, filmer, c’est très impressionnant, magique. Et le court métrage possède cette énergie.

Comment considères-tu la direction d’Elisa ?

Sofía Espinosa : Sa manière de diriger me plaît beaucoup parce qu’elle implique beaucoup de relations avec les acteurs. De cette manière, nous avons pu prendre le temps de faire connaissance, parlant et saisissant le rôle de chacun.

Est-ce que tu penses qu’Elisa a voulu utiliser ta propre personnalité pour étoffer ton personnage ?

S.E : Il est certain que le fait que nous nous connaissions a beaucoup joué. Nous avons donc travaillé avec ce que chacun comprenait des personnages, sans avoir à répéter sans cesse le texte.

Est-ce qu’il y a une place laissée à l’improvisation dans les dialogues ?

E.M : Il y avait là très peu d’improvisation, même si à présent c’est ce que j’aimerais faire, en laissant davantage de place aux initiatives des acteurs. Pour Ver llover, les dialogues étaient écrits. Dorénavant, je vais essayer de faire en sorte que l’on n’entende plus ma voix derrière.

Comment considères-tu ton personnage par rapport aux autres dans le film ?

S.E : Je pense que Sofía sait où elle veut aller, qu’elle ne veut pas suivre le même chemin que sa mère avec tous ses problèmes : elle en est lasse. Elle aime beaucoup Jonas mais elle sait qu’elle doit s’en aller. Elle lui propose donc de partir avec lui. Elle aime être avec lui mais son désir de suivre sa route et vivre sa propre vie est plus impérieux. C’est aussi pour elle la force de dire « cette vie ne me plaît pas, c’est pourquoi je ne peux pas rester ici. »

Tu me parles des relations de ton personnage avec sa mère, mais dans le film le personnage apparaît un peu mystérieusement, comme sans origine.

S.E : Oui, bien sûr. Ces éléments étaient par contre essentiels pour construire mon personnage dans ses relations avec les autres.

E.M : Par exemple, la scène où Sofía est dans son lit et qu’elle entend sa mère, c’est le moment où quelque chose se rompt. J’ai conçu cela comme une métaphore très brutale. C’est l’idée que le personnage sent que quelque chose s’est rompu et qu’elle comprend dès lors la nécessité de partir.

Pour revenir sur l’aspect engagé du film autour d’une vision féministe, on remarque l’absence du père pour chacun des deux protagonistes.

E.M : Cette remarque est digne d’une psychanalyse… Dans mon cas, j’ai un père, un petit ami et donc des figures masculines très fortes et de bon augure dans mon entourage. Mais le sujet du film repose sur le fait que beaucoup de gens souhaitent partir, changer de vie en rêvant d’un autre lieu comme d’un paradis absolu. Les personnages du film vivent dans un lieu que d’autres considéreraient comme merveilleux avec tout ce vert ; mais eux ne le regardent déjà plus. Ils vivent donc dans un bel endroit mais ils ne peuvent pas l’apprécier.

Interview réalisée à Cannes par Cédric Lépine

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