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Entretien avec Benoît Delépine & Gustave Kervern À propos d'Avida

Rencontre avec les créateurs doux dingues d’Avida

FdC : Le grain de votre pellicule est moins agressif que dans Aaltra, quelle a été votre démarche visuelle ?

Benoît Délépine : La pellicule de notre premier film paraît plus granuleuse parce qu’elle a été “gonflée” [zoomée, recadrée] afin d’obtenir un cinémascope. On y filmait des paysages, des routes… Matthieu Kassovitz, le producteur, nous avait dit que l’on pouvait filmer en couleur puis transférer en noir et blanc comme pour @La Haine si ça ne nous plaisait pas ; mais le rendu n’était pas du tout ce que l’on attendait, on a dû tout changer au dernier moment. Sur Avida on voulait plutôt parler d’enfermement, de captivité – le film devait s’appeler “Captivus” – le 4/3 originel conserve tout son piqué et c’est un format qui rappelait une sorte de lucarne à travers laquelle on regarde.

FdC : Avida ce n’est donc pas pour être les premiers dans l’ordre alphabétique ?

B. D. : Non il n’y a que les chiffres qui intéressent, pas les lettres ! Avida rejoignait nos idées sur la société de consommation tout en évoquant un public féminin…

Gustave Kervern : … que l’on n’a pas vraiment !

FdC : J’ai l’impression que vous tirez de l’inspiration d’une noirceur davantage réservée à la musique…

B. D. : On utilise très peu de musique dans celui-là, mais il est vrai qu’on vise en quelque sorte une musique visuelle…

FdC : La symbolique de vos animaux est-elle toujours recherchée ou bien visez-vous le loufoque ?

B. D. : Pour faire le toréador, un rhinocéros c’est juste plus marrant qu’une autruche !

G. K. : Non, tous les animaux ont leur place… Benoît aime bien les élans…

B. D. : C’est vrai que, moi, j’ai une fascination pour l’élan, et il se trouve que quand on a tourné Aaltra, on dormait chez notre producteur belge, Vincent Tavier, enfin il nous avait laissé son appartement pour qu’on puisse dormir quelque part, nous, on n’a jamais su où il dormait, on posait pas de questions, on était trop content d’avoir un toit…

G. K. : …un vrai lit !

B. D. : Et on était dans ce grand lit… Alors qu’on est… Je vous assure on n’est pas du tout… Enfin… Bof on n’est plus du tout homosexuels. Et donc y avait une tête d’élan au-dessus du lit, un élan empaillé, c’était hallucinant ! Et cette tête d’élan, on l’a trimballée – pas en Finlande mais là où on a fait croire qu’on était en Finlande – dans un bar en Belgique, pour la scène avec Bouly Lanners : y a un élan dans le coin ! Tout a une histoire, on était vraiment content d’avoir cet élan dans le premier et là il se trouve qu’on va chez un taxidermiste et il a une tête d’élan, alors c’est quand même étonnant : une tête d’élan chez un taxidermiste dans la Somme c’est pas évident et donc on l’a aussi gardé. En ayant fait la tournée des festivals avec Aaltraon était toujours à la recherche des élans, soit à l’état sauvage dans la forêt en Finlande soit, on a fini par en trouver un dans un petit zoo à Göteborg enfin bon, pour nous l’élan ça devenait un truc… marrant. Y a aussi le dodo qui est un animal mythique pour nous, qu’on n’a pas réussi à placer dans celui-là mais qu’on pourra peut-être placer dans un autre…

G. K. : Il y a la blatte aussi, quand il dit « Merci maman ! » Moi ça m’a plu parce que la blatte c’est un des animaux les plus honnis du monde. Les animaux sont arrivés avant nous, remercier la blatte, c’est un hommage…

B. D. : Tout en sachant que c’est un des seuls animaux qui résisterait à une attaque nucléaire. On se moque de la blatte mais on a tort ! Parce qu’elle nous enterrera tous ! (rires)

G. K. : Et les fils de blattes, à mon avis…

B. D. : Y en a très peu

G. K. : Y en a très peu et ils résisteront bien.

B. D. : Elevés par des blattes…

FdC : Vous abordez principalement la campagne et des terrains vagues, à quand une ville ultramoderne et froide ?

B. D. : Au début du film il y a un peu de cette tendance-là.

G. K. : On avait fait des plans du nouveau Lille, avec personne, le vide etc. où je déambulais dans une ville avec un mec, un seul mec qui passait avec un attaché case, super pressé, on se demandait ce qui se passait.

FdC : La scène de Jean-Claude Carrière règle son compte à tout ce monde-là ?

B. D. : Voilà. On ne veut pas expliciter les choses, c’est au spectateur de se faire son film lui-même. En tout cas dans le scénario originel, l’action se passe dans un paradis fiscal, une île où il n’y a que des riches, très riches ! Qui circulent tous en fourgons blindés et effectivement, il faut sortir de cette ville hyper protégée pour arriver dans la montagne où il y a les exclus du système qui sont réfugiés. On ne l’a pas écrit spécifiquement mais ça se ressent d’une façon ou d’une autre.

FdC : Avec toutes ces références au surréalisme, qu’est-ce qui fait qu’Avida n’a pas précédé Aaltra ?

B. D. : C’est dans notre façon de faire, tout n’est qu’histoire humaine, il se trouve qu’Aaltra a été sélectionné au festival de Rotterdam, on était vraiment content, on a passé un petit bout de temps là-bas, on a été dans un Musée extraordinaire. On ne connaissait pas forcément toute l’œuvre de Dali, ni les films de surréalistes à part ceux de Bunuel, je sais pas là-bas on a vu un court métrage surréaliste extraordinaire qui s’appelle Entracte, enfin y a eu plein de choses, plein d’images qui nous ont marqués mais on avait déjà notre histoire, on avait déjà l’histoire de ce fou qui collectionne des objets pour arriver à faire un tableau mais on n’avait pas décidé quel tableau ça allait être. Et comme au long du tournage c’est le destin qui nous fait des appels, des clins d’œils, on a décidé que c’était un clin d’œil appuyé du destin et donc d’aller dans cette direction-là. C’aurait pu être autre chose. On adore les surréalistes mais on veut pas faire du néo-surréalisme non plus. C’est ce film-là qui va dans cette direction-là mais le prochain, je ne sais pas, on verra bien.

FdC : Vous faites un cinéma de résistants, comment vous en sortez-vous avec vos distributeurs ?

B. D. : On s’en sort en faisant des films pas cher ! C’est la seule possibilité, en tout cas c’est la nôtre, pour réussir à faire plusieurs films, puisque c’est quand même un peu l’idée. Faut qu’il ne coûte vraiment pas cher pour que ce soit moins compliqué à rentabiliser.

G. K. : C’est aussi un enchaînement de circonstances incroyables. Justement ,c’est toujours ce fameux destin. C’est-à-dire qu’à un moment donné on savait pas à qui le proposer ce film-là et le scénario, ça paraissait quand même un peu difficile qu’un producteur accepte de le faire. Puis on a pensé à Kassovitz qu’on avait croisé l’un et l’autre par hasard comme ça et il a dit « Oui » à ce projet mais on s’était dit, je me rappelle, si lui n’accepte pas, on change complètement de scénario et on repart vers autre chose.

B. D. : Contrairement à d’autres qui auraient attendu pour le faire, trois ans, quatre ans, on veut pas s’éterniser parce qu’on sait que c’est la fin de l’énergie. On s’était dit « Non, on vire tout et on tournera l’année prochaine mais encore plus à l’arrache », seulement à Amiens où on savait qu’on aurait pu peut-être tourner quelque chose pour zéro quoi, 200 000 balles (francs je parle) donc en DV etc. nous on savait qu’on avait un mois et demi devant nous pour tourner mais on aurait dû changer de sujet parce qu’on aurait pas pu tourner ce sujet-là pour si peu. Ce film a failli ne pas se faire dans le sens où l’on pensait trouver des maisons de milliardaires dans le sud de la France, et puis tourner toutes les scènes de la fin dans la montagne à la Réunion. Mais très vite on s’est aperçu que ça coûterait trop cher et que déjà il y était quasiment impossible de trouver l’argent en question et ce même si Kassovitz s’était engueulé avec toutes les chaînes, même s’il avait réussi à trouver l’argent, on aurait dépassé la limite et on aurait eu toutes les chances de se ramasser ! C’est en allant repérer dans le Nord qu’on s’est dit « Pourquoi pas dans les terrils du Nord ? » Donc tout est revenu à un projet hyper léger !

G. K. : Les Noirs de la Réunion se sont transformés en SDF, ce qui est pas plus mal. Si on avait tourné à la Réunion je crois que ça aurait été une catastrophe, c’était trop compliqué, fallait des hélicos, c’aurait été peut-être plus beau visuellement, et encore…

FdC : Avez-vous écrit spécialement pour vos “guests” ?

B. D. : Ce ne sont pas des “guests” mais de vraies rencontres humaines qu’on a eues pendant les deux ans après Aaltra. Arrabal, c’est parce qu’on l’a rencontré aux États-Unis à Kelnerein où on présentait notre film et il se trouve que lui avait une “rétrospective Arrabal” là-bas. On s’est donc retrouvé une dizaine dans une petite salle de cinéma avec Arrabal et on a flashé complètement sur le personnage.

G. K. : Considéré là-bas comme un réalisateur mythique… qu’il n’est même pas trop ici d’ailleurs.

B. D. : Mais tous ces gens en question, ce sont des flashs. Roky Traoré dans un concert. Ou Joe l’Indien : c’est un SDF qui est là, qui tourne et qui est extraordinaire. Des gens que l’on a appris à connaître, à la limite on a même ajouté des scènes pour qu’ils soient dans le film. C’est pas un plan marketing échafaudé.

G. K. : C’est le bonheur d’avoir des gens comme ça… pour une après-midi, pour faire un bon repas, etc. Pour Chabrol, juste le bonheur d’une rencontre. Essayer de trouver les quelques pirates qui restent à mettre à chaque fois dans les films, ceux que l’on respecte, comme Villemin. Que Kati Outinen, qui est une actrice qu’on adore, accepte était incroyable ! Vraiment c’était un pur plaisir de passer une journée avec eux, il n’y a pas de stratégie derrière cela. Sinon on choisirait Gad Elmaleh, que je connais. On a envie de trouver des gens qui ont fait des choses dans leur domaine, comme Arrabal et son Viva la Muerte. On était dix dans la salle, le générique de Topor c’est le plus beau générique que j’aie vu, avec une musique enfantine qui reste gravée dans ta mémoire. Après la projection, il était là pour présenter son film, on est allé le voir, on lui a demandé : « Est-ce qu’on peut se revoir ? – Vous n’habitez pas Paris ? – Si depuis 40 ans. – Comment fait-on pour vous appeler ? – Je suis dans l’annuaire. » On a toujours gardé ça en tête. C’est aussi un hommage à Topor, au Mouvement Panique.

B. D. : Aussi, on est super heureux car Avida est présenté à l’Etrange Festival, et ça passe justement le même jour que le film de Judorovski, plein de films de Dali etc.

FdC : Avez-vous intentionnellement mis de côté la politique ?

B. D. : On fait de la politique mais au sens beaucoup plus large. On va pas commencer à taper sur Sarkozy, ce serait ridicule, car dans quelques années on s’en foutra de Sarkozy !

G. K. : Pas sûr…

B. D. : Ouais pas sûr. Mais on préfère montrer l’absurdité de ce qui se passe en ce moment par une sorte de fable, de parabole, en essayant de montrer qu’une forme d’humanité réussit à rester à peu près digne dans un merdier pareil.

FdC : Comment la presse internationale a-t-elle réagi ?

B. D. : On a eu des articles de fous furieux dans Variety, Hollywood Reporter etc. Des bons papiers en plus, intéressants.

G. K. : Même pour Aaltra, à la limite, on a eu ici des bons papiers. Mais à l’étranger il y a eu vraiment un engouement pour le film, on a été présentés dans 50 festivals et on en a fait une quinzaine. Je suis allé en Chine pour le présenter : un truc de dingue ! Mais ça aussi c’est la force de faire des films sans trop de dialogues. Forcément avec le visuel, ça passe mieux partout. On a rencontré un journaliste australien à Cannes qui était fou du film, ça faisait plaisir de voir un mec comme ça avec des questions super pointues.

B. D. : Dernièrement on a été montrer Aaltra, parce qu’il a été distribué dans pas mal de pays. On a été à Berlin, et franchement on a été confrontés à des journalistes vraiment fans du film et intéressants.

FdC : Justement vous avez beaucoup accompagné votre film à sa sortie en France…

B. D. : Dans cette volonté de faire plusieurs films, il faut se battre ! Parce que c’est vraiment dingue que les gens parlent toujours de chiffres, ils n’ont que ces mots-là à la bouche, des chiffres et des chiffres. Mais je peux te dire qu’il faut les faire les 60 000 entrées pour Aaltra, il faut y aller ! Ce n’est projeté que dans des petites salles où il n’y a pas beaucoup de places assises. Pour arriver à 60 000 personnes , on est allé partout en France. C’est pas évident du tout, tu peux très bien te retrouver avec un film qui fait 2000 entrées, c’est pas aberrant !

G. K. : On savait pas trop ça avant. Tu vois toujours les chiffres d’audiences des films : 200 000, 600 000, 1 million, tu dis « Bon… »

B. D. : … Et puis ça dépend du nombre de copies et de la taille des salles. Nous on n’avait que 20 copies. Elles ont bien tourné en France, et nous on a tourné avec elles. Cela faisait partie de l’aventure dans le sens où on a vu pas mal de patrons de cinémas indépendants en France. Donc il y a eu des vrais rapports humains avec eux, avec des gens d’Utopia et avec d’autres… et du coup Aaltra est reprogrammé dans ces salles-là. Et finalement on a fait peut-être plus de salles à Bordeaux et Toulouse qu’à Paris ! C’était vraiment bien. À Paris, ça va tellement vite : si on n’a pas fait les chiffres qu’il faut au bout d’une semaine, on dégage à une vitesse folle, c’est horrible !

FdC : En même temps, vous n’avez pas récupéré votre public habituel ?

B. D. : ça n’a rien à voir de toutes façons : Patrick Sébastien fait trois millions de spectateurs à la télé, mais son film en fait 200 ! À moins qu’on fasse “Groland, le film”, ce que tous les producteurs nous demandent de faire. On serait exactement dans le même registre, comme les Nuls ont fait les Nuls, le film etc. Mais on n’a pas envie de faire ça et y a personne dans l’équipe qui a envie de le faire. L’émission en soi on en est fier, mais on a aussi envie de tracer notre chemin. Il faut que ça reste la chose où on se réunit tous, où il faut donner le meilleur de nous-mêmes dans un certain style, quitte à faire d’autres choses chacun de notre côté. Et ça ne passe pas forcément par le cinéma : Moustic, lui, vient de lancer une radio pirate dans le Sud-Ouest.

FdC : Et comment s’est passée votre contribution dans Michael Kael contre la Wolrd News Company ?

B. D. : Eh bah justement, ça c’est le contre-exemple… Les producteurs étaient intéressés par le fait de mettre Michael Kael, et à la limite Groland aussi, etc. Moi, au moment de l’écriture du film, j’ai dit « Franchement ce serait mieux de mettre un journaliste qui soit pas Michael Kael, le film peut tenir avec l’histoire d’un journaliste qui se retrouve embringué là bas ! » Et ils m’ont répondu que c’est n’importe quoi ! Mais, je suis sûr que ce film-là pouvait passer soit par un très petit budget en DV, fait entre potes comme on le faisait à l’époque avec l’émission, soit par un film qui ne fait aucune référence à l’émission. En fait, ça a été le cul entre deux chaises.

Propos recueillis par Xavier Ehretsmann

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