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Entretien avec Jean-Hugues Anglade À propos de 37°2

Cinq ans après la révélation de l’audacieux esthétisme de son cinéma avec Diva, et trois ans après le retentissant échec de La Lune dans le caniveau, Jean-Jacques Beineix signait un film-phénomène qui, un peu comme Le Grand bleu, allait à jamais symboliser les années 80. Vingt ans plus tard, à l’occasion de la sortie d’une très dense édition spéciale en DVD, Jean-Hugues Anglade revient sur les coulisses du film d’une génération.

Fiches du Cinéma : Selon vous, avec le recul, pourquoi 37°2 a-t-il rencontré un tel engouement ? Pourquoi est-il resté, à ce point, dans la mémoire collective comme un film culte ? Y compris au-delà de nos frontières…

Jean-Hugues Anglade : Pour nous, c’est 37°2 le matin, mais pour tout le reste de la planète, c’est Betty Blue. C’est marrant parce que ce titre a été trouvé, pendant le tournage, par Consuelo de Haviland… À dire vrai, ce qui a suscité l’engouement m’échappe totalement. C’est impossible de s’approprier ce film en analysant de façon définitive les raisons du phénomène, pour comprendre pourquoi les Japonais, les Américains, pourquoi (toutes cultures confondues) on continue à aimer ce film… Ça veut dire qu’il y a une vibration particulière, une alchimie singulière qui a touché les gens. D’ailleurs, si on savait de façon rationnelle les raisons pour lesquelles un film a marché, on réussirait tous les films qu’on entreprend ! Je ne me l’explique donc pas ; je le constate simplement. Ce fut une aventure formidablement gratifiante pour son metteur en scène, ses acteurs ou ses producteurs, parce qu’il a été passionnant à tourner, qu’il a rencontré un formidable accueil populaire et qu’il s’est magnifiquement exporté ! Le cas de figure parfait…

FdC : Ça en serait presque handicapant de recueillir un tel succès en début de carrière…

J.-H. Anglade : Non, parce que le film a apporté tant de belles choses que l’on peut volontiers accepter de petits inconvénients ! Il y a tellement d’acteurs qui rêveraient d’avoir, dans leur filmographie, un film aussi important, aussi clef. Je crois que, dans l’esprit de ceux qui me suivent, ce succès n’enlève rien à l’intérêt d’autres expériences artistiques commeNocturne indien, La Reine Margot, Killing Zoe ou L’Homme blessé, par exemple.

FdC : Vous ne craignez pas que l’on vous associe trop aux années 80 ? Par exemple, votre personnage dans L’Anniversaire (Diane Kurys), votre dernier film tourné en France, semble s’être figé dans les années 80…

J.-H. Anglade : C’est amusant, parce que c’est moi qui ai choisi mon personnage !!! C’est le propos du film dans son ensemble qui est tourné vers les années 80. Je ne crois pas qu’il y ait un quelconque rapport : j’ai eu tout simplement envie de jouer ce personnage. Je trouvais intéressant ses rapports avec son frère…

FdC : Quelques rencontres très importantes ont émaillé votre parcours. Celle avec Beineix, bien sûr, mais aussi Chéreau ou Besson, par exemple. Parmi eux, en terme de direction d’acteurs, Beineix a-t-il une spécificité ?
J.-H. Anglade : Beineix est une sorte d’aventurier et il aime que ses personnages tirent des bords… J’aime me référer à la voile. Je trouve que c’est une image qui lui convient assez bien. Il aime voir des acteurs en liberté et il aime leur donner toute occasion pour l’être : à chaque jour de tournage, à chaque situation. Ce n’est pas quelqu’un qui remonte des mécanismes d’acteurs, comme on remonte un réveil : ce qui l’intéresse, c’est que l’acteur lui donne toute sa générosité, toute sa folie, toute son implication. Il le pousse à aller au plus près du vent qui le porte.

FdC : C’est marrant que vous utilisiez cette image de voile, parce que c’est, pour Zorg (dans37°2), une image de fantasme, de liberté à laquelle il aspire…

J.-H. Anglade : C’est vrai. Je n’ai pas revu le film, mais je me souviens de ce plan, lorsqu’il peint un cabanon et qu’il regarde un voilier au loin. C’est bref, mais c’est une image très claire ! Exact !

FdC : Que pensez-vous, aujourd’hui, que les “enfants terribles” des années 80 (Beineix et Besson) aient apporté au cinéma français ?

J.-H. Anglade : Ce n’était pas une école comme la Nouvelle vague. Il s’agissait, avant tout, de cinéastes singuliers. Je crois que le problème actuel de Jean-Jacques, c’est qu’il refuse de passer dans les détecteurs de métaux ! Vous voyez ce que je veux dire ? Il ne veut pas passer sous le porche : il ne veut pas qu’on le dépossède de ce qu’il est, de son originalité. C’est un personnage qui se revendique libre, qui résiste. J’aime beaucoup cette démarche. Je voudrais tellement qu’il ait les moyens de poursuivre son œuvre… Je trouve que c’est du gâchis qu’il n’ait pas la possibilité de tourner plus. Quant à cette idée de génération d’auteurs, j’y intègrerais d’autres cinéastes comme Benoît Jacquot, avec qui je viens de tourner (Gaspard le bandit en 2006, NDLR), André Téchiné ou Bertrand Blier, par exemple…

FdC : Vous avez tourné en Italie (avec les Taviani et Cristina Comencini), aux États-Unis (par exemple au sein de la bande de Tarantino ou dans « Les Soprano » : ça pose un CV !), en Allemagne, au Canada… Quelle image a-t-on de vous à l’international ?

J.-H. Anglade : Je n’en ai pas la moindre idée ! Ma position est claire : je suis bilingue et peux prétendre tourner en langue anglais. Rien de plus. Vous savez, je passe autant de temps à faire des essais anglais pour des productions américaines qu’à faire des films ici. Je crois qu’on peut me reconnaître l’humilité de vivre à la fois un statut d’acteur qui a fait et fait des films importants ici et celui d’un acteur qui va faire des castings pour des films américains. Ma réalité est celle d’un acteur professionnel qui peut, un jour, recevoir les éloges de quelqu’un croisé dans la rue, et le lendemain se prendre un râteau avec un directeur de casting américain qui va dire “non, on a choisi quelqu’un de plus jeune ou qui a la peau plus mate que vous”. Du coup, ça remet les choses à leur juste place… ça vous remet immédiatement d’équerre ! Je ne peux pas parler de moi à la troisième personne, comme d’autres acteurs… Les gens qui se la jouent, et ne pensent qu’en termes d’ego, ne font pas partie de mon paysage… Mais je dois ajouter que je ne connais pas davantage l’image que l’on se fait de moi en France !
FdC : Vous faites peut-être plus peur ici qu’à l’étranger ! Je crois qu’on n’arrive pas trop à savoir où positionner Jean-Hugues Anglade sur l’échiquier du cinéma français. C’est un espèce de monstre (des films-clefs et quelques rôles démesurés)…

J.-H. Anglade : Peut-être. Je ne sais pas. Je n’ai tellement jamais pensé à la moindre “stratégie” ! Par contre, j’aime bien cette idée du “on ne sait pas trop comment le positionner”, “on ne sait pas qui il est”… C’est toujours ce que j’ai souhaité ! Ça me dérange que l’on sache tout des gens. À mes yeux, à partir du moment où l’on sait tout d’un acteur, de quelqu’un qui fait un métier public, c’est la fin. Et puis, j’aime bien pouvoir moi-même me surprendre… Lorsque vous rebondissez sur un film sur lequel vous n’auriez pas imaginé rebondir, c’est un vrai plaisir. Il m’est arrivé d’être aussi surpris que les spectateurs qui me redécouvrent dans tel ou tel film !

FdC : On ne peut évidemment pas ne pas parler de Béatrice Dalle, incroyable révélation de37°2. Plutôt que de parler de cette rencontre avec elle et Beineix, j’aimerais la mettre en relief par rapport à d’autres actrices avec qui vous avez formé des couples forts : Marie Trintignant, Nastassia Kinski, Anne Parillaud ou Clotilde Coureau. D’autres fortes personnalités…

J.-H. Anglade : Béatrice est à part. Comme l’aventure de ce film est à part au milieu des films que j’ai tournés. On était dans une complicité extrême… Nous avions forcément des bouffées de sentiments, mais qui émanaient directement des personnages. Nous étions tellement identifiés aux personnages, tellement portés par eux qu’on vivait une espèce de symbiose, d’osmose, assez sidérante. Je n’ai, par la suite, jamais été aussi loin avec une partenaire.

FdC : Pas même avec Marie Trintignant ? Le film (Nuit d’été en ville de Michel Deville en 1990, NDLR) exigeait quand même une intimité rare…

J.-H. Anglade : C’était effectivement très fort, très agréable. Mais dans 37°2, notre vie entière était chamboulée : nous tournions dans des lieux très sauvages, perdus, vivant une passion dans un monde entièrement recréé à des centaines de kilomètres de Paris, dans des décors improbables où tous les objets relevaient à la fois du cinéma et de la vie. Tout était dans ce registre : un profil collé à la vie. Nuit d’été en ville, même s’il s’agissait d’intimité amoureuse, a été entièrement tourné en studio à Epinay et était très écrit. Ça n’avait pas du tout la même spontanéité que le lien entre Zorg et Betty… Et puis, à l’époque, tout le monde était emporté par le roman de Djian (il ne faut pas oublier que c’était un roman, au départ).

FdC : Quel serait votre souvenir personnel le plus fort de l’aventure 37°2 ?

J.-H. Anglade : Mes 30 ans ! J’avais 30 ans ! C’est forcément un moment unique. Je garde le souvenir d’une folie, d’une vitalité… C’est difficile de répondre spontanément, rapidement. Posez la question à Jean-Pierre Léaud à propos des films de Truffaut : je crois qu’il a fait des films dont il ne s’est jamais remis vraiment. Je pense que je ne me remettrai jamais de 37°2, de cette bouffée d’émotion, de cette sensation d’avoir flirté avec le divin.

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